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Barbara Auzou, Mais la danse du paysage, préface de Claude Luezior, (5 sens éditions, oct. 2021, 174 pages, 15,30€.)

Une chronique de Lieven Callant

Barbara Auzou, Mais la danse du paysage, préface de Claude Luezior, (5 sens éditions, oct. 2021, 174 pages, 15,30€.)

Aux cartes postales faciles et factices que l’on rencontre un peu partout, Barbara Auzou oppose non pas des natures mortes mais les portraits multiples de la poésie. Une poésie qui s’adresse à toi, à nous, à ces « on » complices et amoureux depuis un « je » qui ne cesse d’être autre. La poésie résumée par la danse magique du paysage. Un paysage surgi de bien des endroits de cette terre que nous partageons, un paysage de l’ailleurs, du rêve, du souvenir, de l’enfance. Désormais pour la poète et ses lecteurs tous les chemins ne mènent plus à Rome mais au lieu symbolisé par un seul arbre, à son pied : le poème. 

La poésie que Barbara Auzou révèle et tisse, reliant lieux, espaces et instantanés de vie, photographies précises d’un temps intérieur, se laisse peu à peu apprivoiser. 

Elle est « amour qui va au-delà toujours de ce qu’il aime », « lumière qui te regarde exister ». Elle est celle qui affirme que « tout est plus vrai que le nom qu’on lui donne ». Elle est « la beauté dont on ne peut se déprendre » « violente tentative d’être plus forte que le silence ». Elle éprouve « notre équilibre tout au bord sur les berges neuves de nous-mêmes. » « Elle bruit du bourdonnement continu d’un peuple de voix tues ». La poésie « fait le jeu d’une autre vérité qui ouvre à toutes les métamorphoses. »

Barbara Auzou sème aux détours de chacun de ses poèmes de petits cailloux blancs, des mots pouvant nous servir de point d’appui, les titres et les sous-titres. Mots-repères comme éparpillés selon un heureux hasard. Pour « le pur désir de nommer » et de fabriquer « la chanson lancée contre vents et marées » Le pays de la poésie danse, remue et nous remet en question avec constance, il accorde à la « clairvoyance des rêves » une place prépondérante. « La soleilleuse liberté » vise l’épure à fleur du silence. 

À parcourir ainsi temps et espaces, l’auteur n’est pas dupe et nous révèle que la danse du paysage, le poème, ne s’atteint que par épreuves vécues, vaines peut-être, dures, pénibles, exigeantes où, au « bal masqué de la vie », il faut toujours opposer « une parole d’amour en chaque poème » et « mettre demain dans les pas d’un sous-bois ».

Cependant (avis purement subjectif), l’auteur cède parfois à l’incertitude ou à l’indécision. Le sens fuit le lecteur à la faveur d’une concaténation d’ellipses qui engendre des raccourcis aux effets abstraits, par exemple, ici soulignés :

« Je porte mon silence à la hanche

comme on entonne un chant du seuil de la graine 

aux soirs des maisons

il faut dire qu’elle est bien rouge à la bouche de mes mots

depuis tes notes frottées jusqu’au simple. »

 Je préfère l’auteur lorsqu’elle « chausse le charnel avant la pensée et consent à son trouble », Quand elle affirme qu’ « il se pourrait que la majesté de l’eau soit cette passerelle idéale le lys la cardamome et la cannelle de l’âme que le vert gouverne au comble de sa liberté. »

Chaque poème paraît comme la partie défaite d’un tout, comme la pièce à ajuster d’un vaste puzzle puisqu’aucun ne possède de ponctuation, ne commence par la majuscule ou ne se termine par le point. Existe-t-il un seul et long poème pour le monde ? ou une infinité de poèmes à reprendre constamment, à polir. Rien ne peut nous faire croire que notre existence ait plus d’importance que n’importe laquelle de celles qui font les lieux, fabriquent le rêve, font enfance.  Que sommes nous et quelle est notre oeuvre? Se compare-t-elle à celle d’un seul arbre millénaire? Au pied de celui-ci qui sommes nous? À l’abord du poème, il faut se questionner, se laisser chavirer, ravir. Simplement, naturellement, rêveusement voyager.  

©Lieven Callant

– Poésie et photographies de Kathleen Hyden-David – Préface de Claude Luezior, ISBN : 978-2-38268-107-7, Ed. France Libris – 2021

Une chronique de Jeanne Champel Grenier


ÉCORCE – Poésie et photographies de Kathleen Hyden-David – 2021

Préface de Claude Luezior, ISBN : 978-2-38268-107-7, Ed. France Libris


          Touchée jusqu’à l’aubier par cette plongée en forêt de Fontainebleau près de laquelle je vécus enfant, orpheline hébergée par une tante, je peux dire qu’en ces bois j’ai plus cherché à retrouver la protection et le visage des êtres chers que je n’y ai débusqué le muguet. C’est dire si les photos de Kathleen Hyden-David, photos à main levée ( puisqu’il s’agit d’un portable) m’émeuvent comme s’il s’agissait de photos de famille.

          Il y a là d’immenses arbres dont les écorces s’expriment à hauteur de visage d’homme. Il est si facile d’y trouver soit un avertissement, soit une bienfaisante connivence, soit un trait d’humour. La forêt aux grands arbres bras levés protecteurs est notre plus ancienne famille, notre thébaïde première, notre originelle lecture de la vie. Elle l’est encore pour de nombreux peuples que l’on dit avec mépris  »primitifs » car ils sont dépendants d’elle, mais ils la protègent ; ils nous la protègent.     L’auteur a décidé de retrouver les liens qui retiennent l’homme, le font tenir debout et capable de s’interroger sur le but de la vie. Souvent présence humaine, l’écorce se livre à celui qui essaie de communiquer sans hache ni tronçonneuse : on est surpris par  »ces regards immobiles » (p.21) qui observent sans agressivité le promeneur. On est appelé à se souvenir des Divinités antiques qui furent si longtemps compagnes ou ennemies de l’homme avec leurs chevelures de Gorgone… (p.19). La forêt est un livre ouvert rempli de signes que l’on interprète positivement ou négativement selon l’humeur de l’instant ; c’est un monde qui nous inclut avec ses mille pages-miroirs qui s’ouvrent au rêve tel ce  »galop des ombres…coursier du vent  »que semble croiser la poète solitaire :   »Au galop vers l’horizon mes bras enlacent le cavalier’‘ (p.23).

           Dans ce livre, sans estampille mercantile  »écologique », l’auteur, Kathleen Hyden-David, par ses mots précis et sans emphase, nous remet au centre de l’essentiel : le rêve grand compensateur de vie ; c’est ce leitmotiv que l’on entend dans le moindre souffle, la moindre ombre, le moindre éclat de lumière : »Esprit, laisse faire le rêve ». N’est-ce pas une des plus belles définitions de la poésie ?

Lire ce recueil  »ÉCORCE » qui nous interpelle, nous extrait du monde factice, nous replonge dans les débuts de migration humaine en recherche de protection et d’harmonie sur cette terre où demeurent les arbres de longue et haute mémoire, n’est-ce pas un bonheur ? Car l’homme, qu’est-il au final ?  »Juste un insecte sur son écorce » (p.65).

©Jeanne CHAMPEL GRENIER


L’INCONNU

Se laisser emporter
sur le sentier du rêve
quand apparaît
l’animal inconnu

Museau de hérisson
et fourrure de chien
de quelle planète
cette météorite animale ?

Corps incrédule
entre méfiance
et étonnement
elle cherche sa destinée

Rester à  distance
ne pas l’effrayer
pour celui d’un ailleurs
l’inconnu c’est moi

L’être m’entend respirer

et ne s’enfuit pas
né de mon regard

il est moi, je suis lui

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

ISBN : 978-2-2430-4733-2


Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ? 

Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ? 

Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ». 

Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ». Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?

Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.

Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ». 

A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté »

Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »

©Kathleen HYDEN-DAVID

Claude LUEZIOR, Un Ancien Testament, déluge de violence, Éditions Librairie-Galerie Racine.

Chronique de Nicole Hardouin

Claude LUEZIOR, Un Ancien Testament, déluge de violence, Éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 4e trim. 2020, 168 p., ISBN : 9-78-2-2430-4831-5

       Au-delà d’un humour bienfaisant, ce livre est un cri aux frontières de notre humanité qui est parfois (souvent) décrite de manière monstrueuse dans l’Ancien Testament.

Ces pages peuvent générer une certaine remise en question de nos croyances toutes faites car la très sainte Bible, socle de notre civilisation judéo- chrétienne, est censée être belle, rassurante…

Or, en réalité, les textes d’avant le Christ sont souvent (mais pas toujours) une accumulation d’horreurs : à Sodome et Gomorrhe pas un seul juste, tous les habitants furent brûlés vifs : préfiguration d’Hiroshima. Et Luezior d’ajouter : et les enfants / et les bébés ?  Somme de crimes, d’holocaustes : l’invasion de Canaan, la destruction et le carnage à Jéricho (aux cours d’instruction religieuse, l’histoire des trompettes nous avait pourtant été décrite de manière si candide !)  

Barbarie : Vous avez laissé la vie à toutes ces femelles ! Maintenant tuez tout enfant mâle, tuez aussi toute femme ayant partagé la couche d’un homme. Et pourtant il est maintes fois répété que Yahvé est bon…  

Somme d’incestes, de trahisons, d’ostracismes, d’anathèmes.

Pour ce qui de la forme du présent livre, on retrouve toujours le style ciselé de l’auteur qui est un nautonier du mot. Luezior a cette langue rigoureuse, celle qui rend si proche de ce gris argent du matin, cher à L.R. des Forêts.

Quant au fond, il faut souligner la somme de citations, de recherches, de minutie que représente un tel ouvrage, travail de chartreux, mots rédigés à travers les tourments de l’ombre, respirations profondes.

L’auteur débarrasse les textes anciens de leur gangue pour en faire ressortir l’effroyable. Paradoxalement il sait malgré tout atténuer une partie de leur noirceur par son humour, par des réflexions inattendues : remarques burlesques, surtout en ce qui concerne la Genèse : Le sage Noé, charpentier amateur de son état, était tout à la fois zoologue et botaniste. Dans son arche, véritable cage à poulets, il enferma quelques millions d’espèces ! (…) Les baleines furent dispensées de figurer dans cette histoire pour raison de corpulence et les sardines ironisèrent sur le manque de place dans la boîte à Noé.

Autre sourire, après la faillite de la tour de Babel : Grammairien dans l’âme, le bon Yahvé fit de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres : désespoir des potaches du monde entier.

Disparités scripturales évidentes lorsqu’apparaît soudain un puissant hymne à l’amour dans  le Cantique des Cantiques : Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle. Et Luezior de commenter : de quoi faire convulser une bonne douzaine de pères de l’Église, non ? Par ailleurs, l’auteur ne peut s’empêcher de poser une question intéressante : combien de livres bibliques ont-ils été écrits par des femmes ?

La vie se nourrit d’interrogations. L’auteur de ce livre précise que les exégètes démêlent le vrai du faux, la fable de la réalité, le symbolique du révélé. L’Ancien Testament est peint dans une plume trempée dans le Nil, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain, où l’on perçoit un Yahvé manichéen, cruel et jaloux : nous a-t-il fait à son image où l’avons-nous plutôt fait à la nôtre ? 

Il est impossible de ne pas souligner les similitudes entre l’Ancien Testament et notre monde actuel où se perpétuent des conflits au nom d’un Dieu unique sensé être l’alpha et l’oméga de l’humanité.

Et Luezior de conclure : ce qui est rassurant, c’est la présence, dans le Nouveau Testament, d’un rebelle d’un nouveau genre, incarnation du pardon, et de l’amour : le Nazaréen Jésus Christ.

L’Ancien Testament, déluge de violence est un recueil puissant, qui ne peut laisser personne indifférent : il atteste que nous ne sommes toujours que le refleurissement de nos cendres aussi bien dans la barbarie que dans l’amour.

© Nicole Hardouin

Claude LUEZIOR, Monastères, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Une chronique de Sonia Elvireanu

« L’originalité n’est ni vice, ni maladie, l’âge n’est pas une tare » : Monastères de Claude LUEZIOR, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Le roman Monastères de Claude Luezior, réédité plusieurs fois depuis sa parution en 1995 est plus actuel que jamais grâce à son sujet universel : le temps, le destin de l’être humain.  

De vision réaliste, il dévoile avec une fine ironie les mécanismes qui rendent l’homme prisonnier. Il met en garde  le lecteur contre les pièges de tout système qui voudrait régler la vie intime de l’homme selon des stéréotypes qui annulent toute individualité: administratif, médical, familial, monacal etc.

Face au système qui décide de tout, analyse tout à travers des schémas rigides et abstraits, tout comportement humain hors de l’ordinaire peut être qualifié de maladie et permettre aux autres de s’emparer d’une vie contre sa propre volonté.  

Le romancier parle de l’intérieur du système médical qu’il connaît bien, de par sa profession de médecin neurologue. Il ne le défend pas, car son fonctionnement qui se veut sans faille n’est pas sans erreurs. Il met au centre de son roman la figure d’un vieillard vulnérable à cause de son Parkinson qui dérègle le cours de sa vie ordonnée.

La vieillesse, avec son impuissance physique et ses maladies, est peinte d’un oeil fin et compatissant, comme tous les drames des personnages qui gravitent autour du père Cléard.

Son destin est livré au lecteur par bribes : ancien militaire de la Légion, devenu jardinier de la ville après sa libération; un amour fou à 26 ans pour une jeune fille, Delphine, morte en pleine jeunesse ; un mariage conventionnel, une fille indifférente, émigrée aux Amériques ; une vieillesse solitaire et difficile à cause d’un Parkinson ; le retour de sa fille 17 ans après, ulcérée par une vie ratée à l’étranger, dépressive et obsédée par la maison paternelle qu’elle veut s’approprier  en mettant son père sous tutelle.

L’action commence par la mise du vieux Cléard dans un hôpital de gériatrie sous prétexte d’être examiné. Il y rencontre des personnes atteintes des maladies qui sollicitent l’assistance médicale.

Le romancier excelle dans l’art du détail précis, percutant, de même que les comparaisons, d’une grande force d’évocation avec laquelle il esquisse des portraits, dévoile les misères de la vie, évoque l’atmosphère de l’hôpital, les relations familiales et sociales, dénonce avec subtilité ce qui se cache derrière les apparences.  Il ne perd rien de vue, doué d’un excellent sens de l’observation : espace clos, administration, personnel médical, patients, thérapies, médication, atmosphère, surveillance, relations patients-médecins-assistantes, entre les malades, en famille. 

Plusieurs espaces différents, plusieurs « monastères » dans le rouage du mécanisme social qui fonctionne mécaniquement : la famille, l’hôpital, le monastère. Chacun se veut hospitalier et agréable, mais il peut s’avérer prison comme pour Cléard et les autres. 

Le romancier réussit à merveille à dévoiler le double visage de ces institutions sociales. Un détail, une comparaison suffisent pour suggérer que les apparences trompent: l’hôpital « est ce monastère blanc qui n’avoue ni sa prière, ni sa misère crasse », « le monastère stérile », « propre, impeccable comme un scalpel » « Il y a la danse de la mort ou s’accouplent le râle et le sourire. »

L’hôpital est comparé à une scène et la vie des patients à une pièce de théâtre où tout est régisé : programme, rythme de vie, visites, repas, sommeil. Il est ressenti par les patients comme « un camp de prisonniers ». L’émotion y est proscrite, elle existe entre les otages des maladies. Sous le sourire des assistantes on ne trouve parfois guère de bienveillance et de compréhension.

À partir d’un cas particulier, un malade de Parkinson, le romancier réussit à retracer un pan de vie sociale et de famille, le fonctionnement d’une administration accablante, suffocante qui défavorise les gens. Quelques personnages se détachent autour du père Cléard, chacun avec son drame: Marianne, sa fille, sans éclat, médiocre, usée « dans la steppe de béton » de la vie américaine, rapace, dépressive ; Jasmine, l’assistante sociale, honnête, héroïque, compatissante; Jumper, le chasseur asthmatique, l’ami de Cléard ; le jeune docteur Lucien non perverti par « la paperasse et les poisons administratifs »; le prêtre de l’hôpital, Théo, tel un ange pour les malades, amoureux de Jasmine ; le médecin-chef, l’autorité même, qui y règne comme un roi ; la garde-barrière avec son histoire traumatisante de culpabilité, le supérieur d’un monastère, un véritable chrétien pour lequel la vraie croyance est celle de l’amour.

Le plus touchant est Cléard par la lucidité avec laquelle il observe et réplique, par la résistance face aux agressions de sa fille et des médecins qui voudraient le déclarer irresponsable, amnésique et l’enfermer à jamais dans un hôpital psychiatrique. Malgré son Parkinson, il prouve qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Mais sa fugue de la gériatrie avec Jumper est perçue comme un acte de folie, il est transféré à la psychiatrie où il risque un faux diagnostic. 

Le roman a aussi son côte polard qui le rend palpitant: le vol d’une icône miraculeuse dans un monastère et celui de sa copie, à valeur sentimentale pour Cléard. Mais aussi son côte spirituel : la découverte de la vie monacale lors du pèlerinage de Théo et de Cléard  au monastère.

Le narrateur est extérieur à son univers diégétique, mais on le sent près de ses personnages, ces patients sans espoir, otages de leurs maladies et du système médical qui fait souvent des erreurs. C’est l’auteur qui se cache derrière ce narrateur compatissant, qui comprend la souffrance et dénonce la misère sociale qui pousse à la dépression, à la mort (Marianne). 

Claude Luezior conduit de main de maître le fil d’une narration hétérodiégétique structurée avec une rigueur classique . Le rythme est alerte, les aventures et les surprises ne manquent pas, la trame est bien menée pour réunir à la fin les personnages trop éprouvés par les malheurs de la vie, leur donner une nouvelle chance. La vie et la mort sont inséparables, le bonheur et le malheur s’entremêlent dans le destin de chacun, le bien triomphe sur le mal. 

Monastères est un roman dans la lignée du réalisme balzacien, avec une observation fine des gens, du milieu social, des relations humaines, à la fois émouvant et critique, avec une force d’évocation et un langage d’une grande finesse.

Un roman qui sera toujours actuel, vu son sujet et l’art du récit qui l’inscrivent dans l’universel. Le livre donne envie de pleurer et de se révolter contre tout mécanisme abstrait qui voudrait mettre les sentiments sous le loquet inébranlable d’un système jugeant tout par ses règles rigides qui effacent toute individualité. Un roman touchant, un plaidoyer  pour la vie, malgré ses souffrances et qu’il faut absolument lire. 

©Sonia Elvireanu

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