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Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Une chronique de Nicole Hardouin

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Si l’auteur a une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.

Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.

Pourtant il fait doux ce matin- là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.

Comédiens d’un certain non- sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent,  assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir ( P. Emmanuel)

La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meute éructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.

Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.

Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…

 Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens, lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !

Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »

On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.

Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ? 

En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.

Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde. 

Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture .

 ©Nicole Hardouin

Barbara AUZOU, MAIS LA DANSE DU PAYSAGE, Poèmes, Préface de Claude LUEZIOR, 5 Sens édition-2021.

Une chronique de Jeanne Champel Grenier

Barbara AUZOU, MAIS LA DANSE DU PAYSAGE, Poèmes, Préface de Claude LUEZIOR, 5 Sens édition-2021.


« …Mais la danse du paysage… » Ce vivant mot de passe transmis par Blaise Cendras, l’éternel voyageur, nous prépare à un changement de rythme plus qu’à de belles descriptions des pays traversés. Il s’agit bien de voyages mais de voyages vécus et rapportés sur un autre ton :  »le paysage ne m’intéresse plus, mais la danse » nous dit Cendras qui voit défiler les pays. 

                     Claude Luezior, pertinent préfacier de ce livre, note aussitôt ce point original : il s’agit pour l’auteur de :

« Prendre et reprendre les lignes qui ondulent et fuient vers les frissons »

                    Barbara Auzou paraît si naturellement prédisposée au bonheur de la découverte qu’elle semble vérifier d’emblée la parole de Claude Estéban fustigeant les poètes qui se nourrissent de noirceur, en ces mots : « Quelqu’un qui crie que tout est noir, c’est dans sa tête qu’il se cogne » 

                    Dans ce recueil, tout est fluide, ouvert, musical et positif : il s’agit de la  »substantifique moelle » du voyage, celle qui vous soulève et nourrit votre vie…pour la vie.

Essayons d’emprunter un instant cet « Itinéraire de l’éphémère »qui n’exclut pas ces repères de stabilité que sont partout, les arbres ; l’auteur nous parle de  »l’arbre que l’on s’est choisi » qui est cité de façon rémanente, où que l’on soit comme un repère, un tuteur entre sol et cieux : 

« comme ces arbres debout sur une seule jambe tremblants séculaires et tout en visions »P.21

                   On note, à chaque halte, ce qui va demeurer vivant à l’esprit, le son, le timbre du lieu ou de l’instant, tel « le renard gris des Rocheuses…avec son langage à émettre des oiseaux au-dessus des cactus »P.22

 Au Kénya « où la beauté s’émonde tendue entre deux gazelles »P.24

Sur l’Ile de Pâques avec « ses vieux enfants de basalte et l’or sombre de la voix à l’aube accordée »P.27

À Wallis et Futuna où «  le bleu qui sert à aimer là-bas se pose comme une coccinelle sur un sein »P.32

Aux Açores où l’on dit « que ce même soleil fait tomber l’amour des corniches »P.36

Au Sri Lanka où « nous aurons désappris à aller vite et nous voilà voyageant à l’abri d’un autre temps »P.38

Dans la Pampa Argentine… « et dans les plaines du vent tressons nos voix pour apprendre à la vie / à épeler toutes les lettres clandestines du consentement »P.40

Et aussi en Sardaigne où, l’auteur nous dit reconnaître «  la Diane doucement poignante du destin ( citation en hommage à René-Guy Cadou)

                 Et combien d’autres destinations encore qui font de ce recueil un carnet de voyage écrit dans une langue sobre, pertinente, et sur un ton très personnel ; un voyage de connivence avec l’amour qui permet de côtoyer la beauté vivante dont un cœur ouvert et positif ne peut se déprendre quelles que soient les circonstances. Après avoir suivi en pensée l’itinéraire de ce voyage je dirais en conclusion comme l’avoue Barbara Auzou :

« J’ai marché pieds nus vers l’Ailleurs…

« Je ne savais pas qu’on pouvait à ce point aimer la vie »

                   Recommandons à tous, en cette époque de repli funeste, non pas la lecture mais la fréquentation de ce livre exceptionnellement positif et profond et terminons par ces mots de l’auteur, émouvants et légers à la fois :

« Et je m’éloigne des maçons du passé  

de tout ce qui brûle les passereaux…

j’accepte la tiare somptueuse du printemps

sur le roux de mes cheveux… »( Au pied d’un seul arbre)

                                                                                        © Jeanne CHAMPEL GRENIER

Barbara Auzou, Mais la danse du paysage, préface de Claude Luezior, (5 sens éditions, oct. 2021, 174 pages, 15,30€.)

Une chronique de Lieven Callant

Barbara Auzou, Mais la danse du paysage, préface de Claude Luezior, (5 sens éditions, oct. 2021, 174 pages, 15,30€.)

Aux cartes postales faciles et factices que l’on rencontre un peu partout, Barbara Auzou oppose non pas des natures mortes mais les portraits multiples de la poésie. Une poésie qui s’adresse à toi, à nous, à ces « on » complices et amoureux depuis un « je » qui ne cesse d’être autre. La poésie résumée par la danse magique du paysage. Un paysage surgi de bien des endroits de cette terre que nous partageons, un paysage de l’ailleurs, du rêve, du souvenir, de l’enfance. Désormais pour la poète et ses lecteurs tous les chemins ne mènent plus à Rome mais au lieu symbolisé par un seul arbre, à son pied : le poème. 

La poésie que Barbara Auzou révèle et tisse, reliant lieux, espaces et instantanés de vie, photographies précises d’un temps intérieur, se laisse peu à peu apprivoiser. 

Elle est « amour qui va au-delà toujours de ce qu’il aime », « lumière qui te regarde exister ». Elle est celle qui affirme que « tout est plus vrai que le nom qu’on lui donne ». Elle est « la beauté dont on ne peut se déprendre » « violente tentative d’être plus forte que le silence ». Elle éprouve « notre équilibre tout au bord sur les berges neuves de nous-mêmes. » « Elle bruit du bourdonnement continu d’un peuple de voix tues ». La poésie « fait le jeu d’une autre vérité qui ouvre à toutes les métamorphoses. »

Barbara Auzou sème aux détours de chacun de ses poèmes de petits cailloux blancs, des mots pouvant nous servir de point d’appui, les titres et les sous-titres. Mots-repères comme éparpillés selon un heureux hasard. Pour « le pur désir de nommer » et de fabriquer « la chanson lancée contre vents et marées » Le pays de la poésie danse, remue et nous remet en question avec constance, il accorde à la « clairvoyance des rêves » une place prépondérante. « La soleilleuse liberté » vise l’épure à fleur du silence. 

À parcourir ainsi temps et espaces, l’auteur n’est pas dupe et nous révèle que la danse du paysage, le poème, ne s’atteint que par épreuves vécues, vaines peut-être, dures, pénibles, exigeantes où, au « bal masqué de la vie », il faut toujours opposer « une parole d’amour en chaque poème » et « mettre demain dans les pas d’un sous-bois ».

Cependant (avis purement subjectif), l’auteur cède parfois à l’incertitude ou à l’indécision. Le sens fuit le lecteur à la faveur d’une concaténation d’ellipses qui engendre des raccourcis aux effets abstraits, par exemple, ici soulignés :

« Je porte mon silence à la hanche

comme on entonne un chant du seuil de la graine 

aux soirs des maisons

il faut dire qu’elle est bien rouge à la bouche de mes mots

depuis tes notes frottées jusqu’au simple. »

 Je préfère l’auteur lorsqu’elle « chausse le charnel avant la pensée et consent à son trouble », Quand elle affirme qu’ « il se pourrait que la majesté de l’eau soit cette passerelle idéale le lys la cardamome et la cannelle de l’âme que le vert gouverne au comble de sa liberté. »

Chaque poème paraît comme la partie défaite d’un tout, comme la pièce à ajuster d’un vaste puzzle puisqu’aucun ne possède de ponctuation, ne commence par la majuscule ou ne se termine par le point. Existe-t-il un seul et long poème pour le monde ? ou une infinité de poèmes à reprendre constamment, à polir. Rien ne peut nous faire croire que notre existence ait plus d’importance que n’importe laquelle de celles qui font les lieux, fabriquent le rêve, font enfance.  Que sommes nous et quelle est notre oeuvre? Se compare-t-elle à celle d’un seul arbre millénaire? Au pied de celui-ci qui sommes nous? À l’abord du poème, il faut se questionner, se laisser chavirer, ravir. Simplement, naturellement, rêveusement voyager.  

©Lieven Callant

– Poésie et photographies de Kathleen Hyden-David – Préface de Claude Luezior, ISBN : 978-2-38268-107-7, Ed. France Libris – 2021

Une chronique de Jeanne Champel Grenier


ÉCORCE – Poésie et photographies de Kathleen Hyden-David – 2021

Préface de Claude Luezior, ISBN : 978-2-38268-107-7, Ed. France Libris


          Touchée jusqu’à l’aubier par cette plongée en forêt de Fontainebleau près de laquelle je vécus enfant, orpheline hébergée par une tante, je peux dire qu’en ces bois j’ai plus cherché à retrouver la protection et le visage des êtres chers que je n’y ai débusqué le muguet. C’est dire si les photos de Kathleen Hyden-David, photos à main levée ( puisqu’il s’agit d’un portable) m’émeuvent comme s’il s’agissait de photos de famille.

          Il y a là d’immenses arbres dont les écorces s’expriment à hauteur de visage d’homme. Il est si facile d’y trouver soit un avertissement, soit une bienfaisante connivence, soit un trait d’humour. La forêt aux grands arbres bras levés protecteurs est notre plus ancienne famille, notre thébaïde première, notre originelle lecture de la vie. Elle l’est encore pour de nombreux peuples que l’on dit avec mépris  »primitifs » car ils sont dépendants d’elle, mais ils la protègent ; ils nous la protègent.     L’auteur a décidé de retrouver les liens qui retiennent l’homme, le font tenir debout et capable de s’interroger sur le but de la vie. Souvent présence humaine, l’écorce se livre à celui qui essaie de communiquer sans hache ni tronçonneuse : on est surpris par  »ces regards immobiles » (p.21) qui observent sans agressivité le promeneur. On est appelé à se souvenir des Divinités antiques qui furent si longtemps compagnes ou ennemies de l’homme avec leurs chevelures de Gorgone… (p.19). La forêt est un livre ouvert rempli de signes que l’on interprète positivement ou négativement selon l’humeur de l’instant ; c’est un monde qui nous inclut avec ses mille pages-miroirs qui s’ouvrent au rêve tel ce  »galop des ombres…coursier du vent  »que semble croiser la poète solitaire :   »Au galop vers l’horizon mes bras enlacent le cavalier’‘ (p.23).

           Dans ce livre, sans estampille mercantile  »écologique », l’auteur, Kathleen Hyden-David, par ses mots précis et sans emphase, nous remet au centre de l’essentiel : le rêve grand compensateur de vie ; c’est ce leitmotiv que l’on entend dans le moindre souffle, la moindre ombre, le moindre éclat de lumière : »Esprit, laisse faire le rêve ». N’est-ce pas une des plus belles définitions de la poésie ?

Lire ce recueil  »ÉCORCE » qui nous interpelle, nous extrait du monde factice, nous replonge dans les débuts de migration humaine en recherche de protection et d’harmonie sur cette terre où demeurent les arbres de longue et haute mémoire, n’est-ce pas un bonheur ? Car l’homme, qu’est-il au final ?  »Juste un insecte sur son écorce » (p.65).

©Jeanne CHAMPEL GRENIER


L’INCONNU

Se laisser emporter
sur le sentier du rêve
quand apparaît
l’animal inconnu

Museau de hérisson
et fourrure de chien
de quelle planète
cette météorite animale ?

Corps incrédule
entre méfiance
et étonnement
elle cherche sa destinée

Rester à  distance
ne pas l’effrayer
pour celui d’un ailleurs
l’inconnu c’est moi

L’être m’entend respirer

et ne s’enfuit pas
né de mon regard

il est moi, je suis lui

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

ISBN : 978-2-2430-4733-2


Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ? 

Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ? 

Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ». 

Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ». Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?

Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.

Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ». 

A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté »

Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »

©Kathleen HYDEN-DAVID

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