Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€

Une chronique de Marc Wetzel

Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€


« Aux nouveaux-nés, l’ombre apprend

à trancher le fil de leur incomplétude.

Les premiers jours d’une vie,

les branches poussent sans racine

les yeux perdent leurs paupières

la nuit saigne dans les bouquets.

Après, on oublie.

Des pierres sur la table

une nappe bleue, un livre fané

je plante des mots pour pousser,

mon jardin est vide.

Tout est calme, tout est paisible

comme les pierres, comme les pierres

suis-je seule à m’agiter

enfermée, vociférant

dans le corps irréel de ce poème ? » (p.11)

 Le titre (Pierres et berceaux) reprend celui du poème le plus étendu de ce très court recueil : il est et restera énigmatique, mais l’énigme est splendide. Si tout oppose les pierres et les berceaux (qui cajolerait et bercerait une pierre ? Qui lancerait ou même ramasserait un berceau ?),  – comme la pierre inerte qui sait déjà tout de son peu d’être, et le berceau d’une vie qui ignore devoir apprendre tout d’elle-même – les voilà pourtant proches : bercer, c’est brandir et secouer un être le plus lentement et insensiblement du monde, c’est comme engourdir et pétrifier un corps que son agitation blesse et tord. Une « voûte en berceau », n’est-ce pas l’arceau naturel d’un immense lit de pierre ? Et la berceuse, n’est-ce pas la chanson d’avant la parole, qui connaît la chair qu’elle apaise et ménage mieux que ne le peut celle-ci ? Et, plus tard, bercer d’illusions un esprit ne sera-t-il pas la pire façon de le réifier ? Bien lu, le titre fait déjà penser, et espérer un chant résolutoire. 

L’expression de Cécile Holdban est un lyrisme sobre et lucide, sans clin d’oeil ni diversion. Ici, pas d’allitération : trop monolingue. Pas de confidence : elle est toujours restrictive. Pas d’enthousiasme : il serait redondant (l’étrange et constante joie du monde ici à être choses et événements suffit). Aucun didactisme : trop confortable. Aucune explication : jamais opportune. Pas même d’image souveraine, de cliché décisif  : une photographie serait hypnotique, et il nous faut, au contraire, bouger toujours avec tout ce qui arrive. D’incessantes, curieuses et anxieuses résonances interdisent ici tout prélassement. 

Ici, on explore plutôt méthodiquement l’inconnu; on avance, tente, teste ou trouve quelque chose, et fait presque aussitôt le point. Des variations imaginatives sont lancées pour parcourir le possible, qui elles-mêmes sont à leur tour parcourues, pour accéder aux attitudes qu’elles sont. On veut par exemple voir ce que soi-même, changé en ce qu’on observe, on donnerait : en oiseau, en fleur, en maison, en feuille… Les résultats sont immédiats, qui font saisir les transpositions voulues : métamorphosée en oiseau (page 4), l’auteure, pour devenir aisément frugivore, ailée et pattue, se retrouve (puisque restée par ailleurs libre) « perchée sur la branche du rien ». En fleur (p.8), en « violette de février », le temps de vie imparti (quelques semaines ou mois) change évidemment tout : les anniversaires défilent tout autrement en sursis saisonnier, et l’ombre « enfle » monstrueusement  en ces buissonnements et ramifications miniatures. En « maison », l’auteure se sent afficher aussitôt complet (quoi de plus polyvalent et diversifié qu’une maison, dont chaque pièce a sa fonction, sa mémoire, sa croissance distinctive, son quant-à-soi ?) : c’est comme, de fond en comble – de cave en grenier – s’arpenter soi-même, jusqu’à trouver, dans la dernière pièce, l’enfant même qui (p.3) s’exerçait à tout cela :

« À présent,

c’est dans mes mains

que je construis les maisons

comme les forêts, elles grandissent, s’assombrissent

je les sème directement

dans les veines.

Elles s’agrippent

au souvenir granuleux d’âcres greniers

où jamais la poussière ne se pose,

aux tourterelles voletant dans les combles,

au reflet du chat se faufilant jusqu’aux tuiles,

jusqu’à l’enfant, minuscule, assise

derrière la porte de la dernière chambre

et qui regarde grandir ses paumes vides. »      

C’est une poétesse qui n’a pas de peine à aller à l’essentiel, parce qu’il vient comme spontanément à elle : l’extraordinaire image des « pierres sur la table » (quelle image plus forte du contraste nature/culture que ce très énigmatique dîner minéral, ou ce cairn domestique ?) résume l’acuité d’une imagination, qui semble  littéralement payer cash son endettement à l’égard de la nature. Chez cet esprit polyglotte, le seul effort de traduction concerne celle de la langue inarticulée des choses en un français parfait, qui recueille leur oscillation et berce (ou filtre et crible) leur montée en lui. Mais si l’oeil de la peintre est calme, si les mains sont entraînées à bâtir et modeler, si sa raison prête l’ordre qu’il faut à ses objets, la venue des choses à la parole, elle, demeure étrangement malaisée, menaçante, déportée. Rien n’y coule de source, tout semble seulement devoir briser un emmurement en suintant de fissures anciennes, anonymes, au sang sombre, témoins de torsions et tensions peu amènes ayant hissé l’âme sur son premier pavois :

« Les couloirs résonnent des voix des malades,

on entend l’écho des cathédrales qui tombent.

Le cerveau ressemble à une noix,

la noix est une barque, ou un labyrinthe.

Les paupières closes, tu reconstruis la ville, tu souffles sur la nuit,

tu cherches les passages secrets » (p.7)

 C’est une poésie qui s’adresse à nos commencements (continués). Comme on surveille spontanément son langage devant un nouveau-né, il faut autour de lui parler propre – car tout compte dans cette matrice extérieure en formation, rien ne peut parer aux mots entendus et le seul lait de l’esprit coule sans contrôle ni rival dans l’air des demeures – on se fait devoir de formuler avec parfaite justesse nos attention et fidélité à la vie des êtres et des choses (attention qui sait « coller » les propriétés pertinentes, et mémoire qui les range par l’âge de leur impact). Notre poète sait ainsi, pour nous, ouvrir, avec une sorte d’ardeur respectueuse, toute vie à sa sorte de patience en mouvement :

« Je plante mes mots dans la terre.

C’est le printemps.

Attendre. Vivre, vivre,

les arbres s’enivrent de leur propre patience

c’est ainsi qu’ils fleurissent » (p.12)    

Mais les arbres trouveront sur eux leurs bourgeons. Nous, c’est plus compliqué :  ne pouvant créer qu’hors de nous, nous devons, propres en et sur nous, tenir résolument le fil de la réalité que nous chantons :

« Repasse bien les plis de ta veste

noue bien ton foulard à ta vie » (p.9)

© Marc Wetzel

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.