Chroniques, Chroniques d'Arnaud Delcorte

Martine Rouhart. « Les fantômes de Théodore. » Editions Murmure des Soirs, 2020. 116 pages ‒ 16 €.

Chronique d’Arnaud Delcorte

Martine Rouhart. « Les fantômes de Théodore. » Editions Murmure des Soirs, 2020. 116 pages ‒ 16 €.

« L’absence. Un vide aux contours incertains. Des vagues d’angoisse sauvages, hésitantes. Pas tout-à-fait une perte ou alors, on ne le sait pas encore. »

Avec un récit tout en simplicité et en subtilité, Martine Rouhart explore les relations dans un triangle père-fille-fils. Elle écrit à la première personne du singulier et essentiellement au présent, sollicitant ainsi le plus directement le lecteur. Un récit choral mais qui réserve la part du lion aux réflexions, états d’âme de Charlie, jeune fille au parcours professionnel hésitant, à l’amour filial intense, douée d’affinités profondes avec son père Théodore. Père qu’elle croit proche, mais dont la disparition inopinée révèle un beau jour la distance, les zones d’ombres, les fantômes comme les appelle l’auteure.

« Il nous donnait à goûter de délicieuses baies rouges et noires, délicatement cueillies avec ses gros doigts. Moi seule y touchais, parce que Paul n’en voulait pas, il n’avait pas confiance. »

Charlie et son frère Paul, qui s’entendent peu, nous offrent deux personnalités extrêmes, deux attitudes antinomiques face à la vie, et c’est une force du récit que de nous faire comprendre par petites touches, sans démonstration, l’importance de la relation avec le père dans la constitution de ces personnalités apparemment opposées provenant pourtant d’une même fratrie. Charlie et Paul, à la recherche de leur père, se trouveront eux-mêmes au cours d’un processus qui leur révélera certaines vérités enfouies. Le livre nous suggère comment un défaut d’identité, une connaissance partielle des êtres qui nous sont chers, souvent causés par le non-dit, peuvent engendrer des troubles persistants.

« Surtout parle à tes enfants, dis-leur tout sur toi, ils doivent savoir. »

« Mon père m’aime, oui, mais je ne suis pas absolument tout pour lui. Et alors ? »

En passant, Martine se questionne et nous questionne sur l’essentiel et le futile, la morale et l’éthique dans notre société, s’intéresse aux laissés pour compte. Elle esquisse en creux et en douceur le portrait d’une société souvent déshumanisée mais s’intéresse surtout à Charlie et Théodore, au plus près, nous offrant par leur voix quelques indices et balises pour un mieux vivre ensemble, empreint de respect et de tolérance. Et même si fille et père ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, l’auteure nous montre que par le dialogue, beaucoup de différends peuvent être apaisés. 

« Je déteste chez les gens les élans mesurés, la générosité étriquée, les donnant-donnant, tout ce qui se compte et se calcule. »

« Mais une nouvelle fois je rencontre ses yeux. Son regard s’accroche au mien. Je dois rester un moment de plus. »

A travers la relation avec un autre personnage et des événements d’un passé enseveli, dont je ne dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue, elle met également en perspective ces règles et codes de notre société, et relativise les jugements et l’importance des préoccupations de Charlie, qui sont aussi bien souvent les nôtres.

Rappelant sa poésie l’écriture de Martine s’attache enfin à nous faire sentir, par petites touches, la profondeur du lien avec la nature, les saisons, les changements atmosphériques et de luminosité, le vol des oiseaux.

« La lumière tremblée, un oiseau qui chante sur le rebord de la fenêtre, le printemps. »

« Dimanche prochain, l’herbe sera parsemée d’averses blanches et cette pensée, absurdement, m’attriste. »

Avec « Les fantômes de Théodore », Martine Rouhart nous livre un roman intimiste et touchant où prévaut un optimisme inquiet, mais réel. Le récit d’une guérison.

©Arnaud Delcorte