Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€) 

Madeleine Tricot cela aurait pu être vous, si vous aviez été la première personne que David Foenkinos avait croisée ! A condition d’habiter dans le même arrondissement.

En exergue une citation de Milan Kundera, sorte d’hommage à cet écrivain qu’il vénère.

Le roman s’ouvre sur un écrivain en panne d’inspiration et nous plonge dans ses états d’âme :  « vertige d’ennui » et déroule « le making of » de celui qui s’écrit sous nos yeux. A l’inverse l’angoisse de la page blanche pour Tesson c’est de savoir s’il aura assez de papier pour tout dire !

Alors David Foenkinos décide de prendre au mot (mots qui ne viennent pas) la suggestion de lecteurs « d’écrire sur leur vie ». Et si passer de la fiction à la biographie romancée d’inconnus était le sésame. ? Ce sera donc une dame veuve, d’un âge respectable, rencontrée dans son quartier que l’auteur, ayant « la tête de l’emploi »,va apprivoiser avant qu’elle ne lui déroule sa vie et lui présente sa fille. De fil en aiguille, elle ne sera pas la seule à être la clé de voûte du roman, en effet graviteront aussi ses filles, son défunt mari, « l’homme pansement », et même son premier grand amour. L’écrivain se frotte les mains, il aura matière à broder un roman intergénérationnel avec les deux ados ! Encore faudra-t-il les amadouer ! On devine la déférence de l’auteur des Souvenirs pour Madeleine, qui n’est pas sans lui rappeler ses grands-mères. Il est délicat d’aborder la vieillesse, surtout quand la maladie s’incruste…, que la mémoire joue des tours. 

Ce qui est original, c’est que David Foenkinos instaure une sorte de dialogue avec son lecteur et  partage ses réactions durant ce « work in progress ». En général, le choix des noms, prénoms est un vrai casse-tête, pour bien les cibler en fonction du caractère. « Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». On sait son attachement pour les Nathalie !

Le nom de Madeleine Tricot lui arrive comme sur un plateau, et en plus il découvre qu’elle porte un aptonyme !(1) ayant travaillé auprès de Karl Lagerfeld. Une occasion rêvée pour révéler des anecdotes sur le célèbre empereur de la mode par le prisme de son héroïne couturière, quand les personnages ne se livrent pas assez. « Sujet de secours excitant » que ce grand créateur allemand !

Ainsi on apprend à quel destin une voyante le destinait. 

Remercions l’auteur pour ses chapitres récapitulant les informations sur cette famille Martin, nous épargnant de faire des fiches. Il met en évidence la façon dont se tisse progressivement le roman.

Après des repas pris en commun, il a été convenu que voir un seul membre de la famille à la fois était préférable. N’est-il pas là pour chaparder, grappiller, des bribes de leurs vies ? 

Au cours de son tête-à-tête avec Valérie, prof, David Foenkinos se livre, devenant acteur à son tour. Ils abordent la question de la reconversion et on sourit à cette idée d’ouvrir une fromagerie ! (fantasme que l’écrivain avait révélé dans une interview). Il souligne combien le métier d’enseignant est devenu difficile au point d’en perdre la motivation : « Les professeurs devenaient les exutoires d’une société en crise ». Valérie finira par confier au narrateur sa décision de quitter son mari, éprouvant cette urgence à vivre autre chose, avançant comme argument : « La vie est brève et le désir sans fin » pour reprendre le titre d’un roman de Patrick Lapeyre.

Lors d’une autre entrevue, Valérie révèle le différend qui l’a définitivement éloignée de sa sœur Stéphanie, ce qui permet à David Foenkinos d’explorer leur lien sororal, de remonter aux sources de leur rupture : jalousie concernant la réussite, perversité, rivalités amoureuses…. «  Le poison de la comparaison s’était mis à gangrener progressivement leur relation ». Fabrice Midal préconise d’ailleurs de cesser de se comparer dans son ouvrage « Foutez-vous la paix » ! 

On est témoin d’une violente réaction de Patrick, le jour où il voit sa femme revenir légèrement ivre ! Explosion de colère qui plonge les ados et le biographe dans la sidération.

La poursuite du livre va-t-elle être remise en question après un tel esclandre ? 

Dans les romans de David Foenkinos, les couples font souvent naufrage. 

Ici , le suspense est total : l’un est en crise, l’autre perçoit des indices prometteurs pour renouer.

Rebondissements en chaîne dont l’un causé par les conséquences de l’entretien de Patrick avec son chef ! Patrick incarne les victimes du harcèlement au travail… #Balancetonboss !

Le romancier dépeint une famille où la télé a remplacé le dialogue et où le père, miné par ses soucis professionnels, s’était éloigné. Il tacle twitter, « l’équivalent d’une cigarette en intérieur ».

Il brosse aussi le portrait des deux ados, pas faciles à apprivoiser, peu impressionnés par sa présence. (C’est Mbappé l’ idole de Jérémie !). Il soulève la question des programmes de Lettres, montrant un jeune lycéen de 15 ans guère enclin à avaler Villon ! Si Amélie Nothomb réussit à faire lire des classiques à son élève particulier, le professeur Martinez ne rencontre pas la même adhésion ! Des ados qui ont suffisamment de culot pour insulter cet intrus, cet espion qui vient semer la zizanie dans leur famille et saborder la relation de Lola avec son amoureux Clément.

Coup de théâtre quand Madeleine vient confier à son biographe sa décision de s’envoler pour L.A.

« Un premier amour ne se remplace jamais », selon Balzac. On suit leurs formalités avant la quête du Graal ! Ne dévoilons rien de l’accueil sur place et du mystère entourant son départ de France.

C’est avec émotion qu’on la voit préparer son voyage et peut-être « la dernière valise de sa vie ».

On devine le choc causé par la révélation d’Yves …Loin de ce que le lecteur avait pu imaginer.

En devenant le biographe des Martin, David Foenkinos incarne parfaitement la définition de Nancy Huston : « Les écrivains sont des pies voleuses, des chapardeurs, perpétuellement aux aguets, à la recherche d’histoires, de bribes étincelantes qu’ils pourront sertir …dans leur projet ». 

En tant qu’écrivain, il aborde les questions de propriété intellectuelle, de censure. Peut-on publier sans l’aval des personnes concernées dans le roman ? On connaît les polémiques autour de certains récits, à la veine autobiographique. Fera-t-il lire son manuscrit avant sa publication ?

On peut s’interroger sur le sommeil des écrivains ! Si Mathias Malzieu reçoit dans ses rêves la visite de Gainsbourg, Bashung, Vian (qui lui donne des conseils), David Foenkinos, lui, regrette que le passage de Milan Kundera soit muet, nous rappelant son lien particulier avec cette figure tutélaire. En plus il confie « adorer glisser des K » ! 

Lire David Foenkinos, c’est retrouver les notes de bas de pages. (Et c’est contagieux !)

Lire David Foenkinos, c’est aller à la cueillette de ses mots fétiches. Si Amélie Nothomb glisse son sempiternel mot « pneu », chez l’auteur de La délicatesse, on débusque : « suisse »(2), « deux Polonais », personnages qui lui ont porté chance, ont fait basculer son destin d’homme de lettres. 

Lire David Foenkinos, c’est  surligner à chaque page des formules qui font mouche, c’est retrouver  des allusions à ses romans précédents : Deux sœurs, La tête de l’emploi... ou son clin d’oeil indirect à John Lennon, par le prisme de Yoko Ono.

A saluer le talent du dramaturge, certaines scènes faisant penser à du vaudeville, ainsi que la griffe du scénariste dans les savoureux dialogues. Une expérimentation littéraire réussie.

David Foenkinos signe un roman pétri d’autodérision dans lequel il se livre quant aux rouages de l’écriture et fustige les médias assassins dont il a su prendre du recul. Une lecture divertissante, teintée à la fois d’humour, de légèreté et de gravité, qui montre que « dans toute autobiographie » ou biographie, on a la tentation de flirter avec l’imagination » pour la rendre romanesque.

© Nadine Doyen

 

(1) aptonyme : « quand un nom possède un sens lié à la personne qui le porte ». Ex : nom de métier.

(2) Dans le beau livre sur Paris à vol d’oiseau, l’oiseau vient de Suisse !