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Écrivains à découvrir: Angèle Vannier (1917-1980)

Angèle Vannier (1917-1980), la traversée ardente de la nuit, de Dominique Bodin & Françoise Coty, avec une préface de Jean-Pierre Siméon. © 2016 Editions Cristel, Saint-Malo.


Par Gérard Le Goff

Nota. Les références entre parenthèses qui suivent les citations correspondent à la numérotation des pages de l’ouvrage faisant l’objet de cet article. Les citations extraites des œuvres d’Angèle Vannier figurent en italiques.

Dominique Bodin et Françoise Coty proposent une biographie à la fois linéaire, dans le respect de la chronologie, et ordonnée par cycles selon « le temps cosmique d’Angèle Vannier » (page 22), rappelant ainsi que l’astrologie prit une place importante dans sa vie comme dans son œuvre.

Né le 12 août 1917 à Saint-Servan, dès l’âge de huit mois, l’enfant est confié à la garde de sa grand-mère maternelle. Celle-ci, veuve, vit à Bazouges-la-Pérouse, bourg planté au milieu de nulle part entre Combourg (le « berceau du romantisme », comme le proclame la réclame) et le Mont-Saint-Michel (cet aimant mystique).

La petite fille grandit dans une vaste demeure de granit, nommée le Châtelet, en compagnie de trois femmes, toutes aussi austères que ses murs : la grand-mère, Olympe, la tante Eugénie, pieuse et célibataire, et la servante Amélie, non moins croyante. Angèle qualifiera plus tard l’ambiance de la maisonnée de janséniste. En ses premières années, l’enfant écoute les contes et les légendes du pays, apprend des chansons populaires aussi bien que des cantiques, le tout prodigué la plupart du temps par Amélie.

A l’âge de huit ans, Angèle fait la connaissance de ses parents, de ses deux sœurs et de son frère. La famille réside à Rennes. Demeurera secrète la raison pour laquelle elle fut d’abord confiée à sa grand-mère avant d’être récupérée par ses parents huit ans plus tard. Comme, de même, on ne sut jamais pourquoi, devenue adulte, elle n’évoquera jamais sa fratrie. L’enfant suit une scolarité normale dans des établissements d’enseignement catholique. Durant les vacances, tout ce petit monde séjourne au Châtelet. Angèle en parle comme d’un temps heureux, composé d’escapades en forêt, de parties de pêche et de soirées au coin du feu.

Une suite d’événements tragiques bouleverse son existence. Elle a quinze ans quand sa mère meurt, le 1er décembre 1932. En 1933, son père fait faillite. La même année disparaît Olympe. « Ainsi de cette prime enfance insolite, presque sauvage, fortement marquée par la crainte de Dieu et la menace de l’enfer, Angèle va s’affirmer une jeune fille au caractère bien trempé » (page 32).

Après sa réussite aux baccalauréats, le reste de sa famille, notamment son frère, futur médecin, lui impose des études de pharmacie, « réputées convenables à l’époque pour les jeunes filles de la bourgeoisie contraintes de gagner leur vie autrement que par mariage » (page 32). Pourtant la jeune femme se sent plus attirée par la littérature, et plus particulièrement par la poésie. Elle écrit dans ses cahiers d’écolier depuis sa plus tendre enfance.

En 1939, l’étudiante en troisième année de pharmacie développe un glaucome. En novembre, elle perd la vue. Elle a vingt-deux ans. Tandis que le mal évoluait, personne dans son entourage ne voulut la prendre au sérieux. Traumatisée, elle quitte Rennes pour aller se réfugier au Châtelet. Elle y demeure prostrée toute une année. 

Sa sœur Hélène la rejoint bientôt pour cause de guerre. Celle-ci lui fait la lecture. Angèle découvre à l’occasion deux poètes : Paul Valéry et Paul Eluard, qui exercent sur elle une forte impression. Encouragée par la tante Eugénie et la servante Amélie, qui voient dans cette activité une thérapie, l’aveugle commence à composer des poèmes. L’ «[…] épreuve de la cécité a ouvert à Angèle Vannier la voie de l’expérience poétique, soutenue par son entourage le plus proche et nourrie de son univers d’enfance […]. Une expérience qui se fait dans la douleur et qui la transforme profondément, comme une deuxième naissance » (page 35).

Durant toute sa vie, elle n’aura de cesse de défier son terrible handicap en refusant d’apprendre le braille et d’arborer une canne blanche. Ses poèmes seront souvent dictés à son entourage ou enregistrés sur des bandes magnétiques.

Au Châtelet, on est abonné à la revue Le Goéland, publiée à Saint-Malo par Théophile Briant. Cet homme a été directeur de galeries d’art à Paris jusqu’en 1934. Poète et écrivain français, féru d’astrologie, il compte parmi ses relations : Jehan Rictus, Jean Cocteau, Francis Picabia, Colette, Max Jacob, Louis-Ferdinand Céline, mais aussi le danseur Serge Lifar et encore le couturier Paul Poiret. Désormais installé en Bretagne, à Paramé, dans un ancien moulin aménagé qu’il baptise : la Tour du Vent, il crée sa publication qui « tient à la fois du journal et de la revue, défendant une poésie à la fois humaniste et cosmique » (page 43).  C’est presque naturellement qu’Angèle Vannier songe à lui adresser quelques textes. Théophile Briant est subjugué. Il « […] ne cessera de répéter qu’Angèle fut sa plus belle découverte » (page 45).

Sous le parrainage de Théophile Briant et de l’astrologue Conrad Moricand, elle complète sa connaissance de la poésie (Milosz, Rilke, Supervielle) et découvre l’ésotérisme et l’astrologie. Cette formation complémentaire l’entraîne « dans une confusion du chrétien et du païen, entretenue plus tard délibérément dans sa vie privée comme dans son œuvre » (page 54).

Mais le mentor du Goéland l’incite également « à sortir de sa réserve, à se faire connaître dans d’autres milieux […] et à rendre visite aux grands qu’il connaît comme Colette ou Jean Cocteau » (page 54). Suivant ces conseils, elle commence à publier des textes dans d’autres revues et se rend à Paris. Elle rencontre Paul Eluard, qu’elle admire par-dessus tout, mais s’évanouit devant lui au premier rendez-vous, telle une midinette en présence d’une vedette de la chanson.

Théophile Briant fait éditer son premier recueil : Les songes de la lumière et de la brume aux Editions Savel en 1947. Il en écrit la préface. « Sous son titre apparemment romantique […] c’est une poésie des éléments, panthéiste (les eaux dormantes, la voix des arbres, l’esprit des pierres, l’âme des animaux) aux références religieuses, bretonnes, légendaires » (page 60).

Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue / Avec le grand vieillard et la femme et l’enfant, / Emmenez-moi crever l’oraison des étangs / Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës. (1)

Le recueil rencontrant un certain succès, ses textes faisant l’objet d’émissions radiophoniques, Angèle Vannier comprend qu’il va lui falloir s’ancrer à Paris. 

C’est en 1950 que Théophile Briant publie dans sa propre maison d’édition son deuxième recueil : L’arbre à feu, dont la préface est cette fois-ci rédigée par Paul Eluard en personne.

De ma vie je n’ai jamais vu / Plus beau visage que sa voix / Ses yeux portent l’âme des eaux / Blessés à mort depuis des siècles / Par le silence des grands bois / Son front descend de la lumière / Comme l’Egypte du mystère / Et sa bouche a juste le poids / Le poids terrible du bonheur / Que pouvait supporter mon cœur. (2)

L’existence de la jeune provinciale aveugle se transforme de façon spectaculaire. Parallèlement à ses activités littéraires, sa vie sentimentale devient, elle aussi, agitée, émaillée de brèves rencontres amoureuses. « Très vite il apparaît que depuis son débarquement à Paris, sous l’influence de Théophile Briant et de Conrad Moricand […] la jeune binoclarde bas-bleu, sans âge, d’un mètre cinquante, ronde, habillée comme une Marie Besnard dans son box d’accusée, cramponnée à son sac à main, figée derrière d’énormes lunettes, chrysalide peu propre à inspirer l’amour, s’est transformée en ardente jeune femme, très animée, aux grands éclats de rire, parfois véhémente, à la parole crue, assez impudique aux dires de certains de ses contemporains. » (page 69).

Cependant, la radio lui ouvre une voie royale vers le succès. « La poésie d’Angèle Vannier est servie par sa voix exceptionnelle, dont quelques auditeurs privilégiés […] ont déjà ressenti la puissance lors des lectures de ses poèmes […] » (page 71).

N’étant pas insensible à la chanson, elle va commencer à écrire des textes destinés à être mis en musique. Elle se produit dans les cabarets parisiens à la mode. Plusieurs compositeurs proposent de mettre en musique ses paroles, persuadés d’obtenir ainsi de grandes chansons. Grâce à Jean Cocteau, Angèle Vannier rencontre Edith Piaf, qui décide d’interpréter et d’enregistrer sa chanson : Le chevalier de Paris. Le titre remporte le grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1951. Son succès devient international. Une version, réécrite en anglais, est chantée par Frank Sinatra et, en allemand, par Marlene Dietrich.

J’ai pas peur des loups/ Chantonnait la belle / Ils ne sont pas méchants / Avec les enfants / Qu’ont le cœur fidèle / Et les genoux blancs. (3)

Mais Théophile Briant, le soutien de ses débuts, se méfie de ce succès jugé trop rapide et artificieux. Il met en garde sa protégée contre les attraits d’une vie facile et par trop mondaine. Ce qui n’empêche pas Angèle Vannier de produire de nombreuses émissions radiodiffusées. A la fin de 1950, elle a son émission hebdomadaire de vingt minutes sur Paris-Inter. 

En 1953, paraît son troisième recueil aux éditions Seghers : Avec la permission de Dieu. « Le livre confirme […] l’état de transe poétique né de rencontres amoureuses, comme voie d’accès à une autre réalité et s’exprimant par des poèmes surgis par rafales » (page 85). L’ouvrage reçut un excellent accueil critique.

Dors mon bourreau / Dors mon agneau / Dors mon seigneur / Mon serviteur / Mon climat des quatre saisons / Mon prisonnier mon vagabond / Mon vêtement de grand voyage / Mon oiseau rien que de passage / Dors mon gibier / Dors mon chasseur / Mon faux-semblant porte-malheur. (4)

C’est au printemps 1954 qu’Angèle Vannier va faire la connaissance d’André Guimbretière, professeur à L’Ecole nationale des langues orientales (dont il sera plus tard le directeur). Cette rencontre décisive se fait dans le cadre d’une réunion d’intellectuels et de poètes franco-belges, sous l’égide du Journal des Poètes, une influente revue bruxelloise.

Erudit passionné de poésie, André Guimbretière n’aura de cesse de promouvoir l’œuvre d’Angèle Vannier et notamment en Belgique. « Dès septembre 1954, l’accueil de la Belgique est chaleureux, orchestré par le Journal des Poètes. La presse salue la présence d’une poète aveugle, auteur de recueils distingués par Eluard et la grande romancière Colette […], mais aussi une vedette de la radio et de la chanson, auteur du Chevalier de Paris et de La Fille aveugle » (page 91). Dès lors, elle enchaîne les interventions dans ce pays : conférences, récitals que relaient les médias.

Cependant, à la même époque, Angèle souffre des disparitions successives de ses maîtres : Paul Eluard, fin 1952, Conrad Moricand en 1954 et Théophile Briant en 1956.

Son quatrième recueil : A hauteur d’ange paraît outre-quiévrain, en juin 1958, chez un éditeur de Dilbeek, dans la province du Brabant flamand.

Je me suis exilée dans le grain de la pierre / Et j’en reviens au goût du sommeil minéral / Non pas acte de mort ni retour en arrière / J’explore sans frémir la mémoire du sang / Pour retrouver les plis du premier mouvement / Et la langue interdite                                      aux fables des amants (5)

« Malgré les succès qui s’enchaînent depuis quelques années, Angèle Vannier, qui aborde la quarantaine, est lasse de cette vie erratique » (page 104). Elle rêve d’une union durable, de l’amour véritable. Son vœu le plus cher va se réaliser avec la rencontre de Michel Auphan : « […] un jeune homme de quatorze ans son cadet, qu’elle a croisé plusieurs fois depuis 1956 dans les milieux ésotériques celtes et les cercles divinatoires parisiens […] » (page 106). C’est un scientifique qui prétend réconcilier les mathématiques et l’astrologie. Il a publié un livre, en 1956, intitulé : L’astrologie confirmée par la science.

Le mariage est célébré civilement le 23 décembre 1959. Angèle Vannier considère cette union comme un pacte sacré, tout aussi empreint d’amour que de mysticisme. De son côté, Michel Auphan n’envisage pas l’existence sous le même angle. Il mène avant tout une carrière. Souvent absent, il préfère la fréquentation des scientifiques à celle des poètes.

En couple, Angèle Vannier s’est assurée une forme de vie sécurisée mais qui s’avérera cause de sécheresse créatrice. « […] depuis son mariage ouvrant une période affective relativement stable, elle n’a pu écrire une seule ligne de poésie pendant trois ans […] » (page 111). Elle songe un temps à travailler la prose, mais les résultats ne sont guère probants.

Au début des années soixante, elle reprend ses tournées en Belgique et renoue avec la célébrité dans ce pays qui lui a toujours prodigué un bon accueil.  En 1962, elle bénéficie de la reconnaissance des milieux lettrés en France « grâce à la sortie de son très attendu choix de poèmes assorti d’un disque pour lequel elle enregistre elle-même quelques-uns de ses plus beaux textes » (page 115).  Elle remporte le prix de poésie de l’Académie française en 1963.

Ces réussites lui permettent de renouer avec son activité radiophonique. « A partir du 19 mai 1962 en effet, sollicitée par France Inter, elle prépare une série de douze émissions de vingt minutes, chacune intitulée Climat, sous sa meilleure formule : mélange d’ésotérisme et de féerie bretonne, en s’appuyant sur son œuvre et celle de grands auteurs » (page 119).

Cette série connaîtra une large audience, suscitant l’admiration des plus grands. Ainsi René Char l’invite à lui rendre visite en son fief provençal.

Cependant, cette intense période de créativité retrouvée « ainsi que ses multiples prestations publiques en France et en Belgique l’ont fatiguée et amenée à procéder à une sorte de bilan littéraire et poétique, même et surtout personnel – les deux étant indissociablement liés » (page 124). En effet, les relations au sein de son couple se détériorent. Il est loin désormais « le mirage de la plénitude à deux » (page 125). Ils ne se sépareront pourtant qu’en 1967 pour finalement divorcer en 1971. « Fatiguée, insomniaque et très amaigrie […], elle s’effondre et doit annuler tous ses engagements de décembre 1963 et janvier 1964 » (page 125).

Les années qui suivent seront consacrées à des expérimentations aboutissant à de profonds changements. Dominique Bodin et Françoise Coty évoquent cette période sous le titre : « Le temps des métamorphoses (1963-1967) ». Angèle Vannier, conseillée par le fidèle André Guimbretière, étudie les nouvelles évolutions littéraires : que ce soit la prose avec le « nouveau roman » (Duras, Sarraute, Robbe-Grillet) ou la poésie. La découverte d’Yves Bonnefoy agit sur elle comme une révélation. 

Cette période de transformation aboutit à la publication aux éditions Seghers, en 1966, du recueil : Le sang des nuits. « La diversité virtuose de l’écriture va déconcerter les lecteurs français et belges et réjouir des poètes de la nouvelle génération comme Marcelin Pleynet ; [ …] Le livre […] reçoit les compliments d’Yves Bonnefoy qui y voit le meilleur de sa poésie et de René Char » (page 132).

Ce château m’appartient ce soir jusqu’à la gorge / Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs / Et les grands escaliers que mes pas interrogent / Et l’ombre d’un passé qui voûte le miroir (6)

Elle renoue avec l’activité radiophonique. En 1967, elle obtient de France Culture la réalisation d’une série de neuf émissions. Celles-ci sont basées sur des choix de poèmes des plus grands auteurs du vingtième siècle, ainsi que des siens propres. « Le public averti de France Culture […] salue le travail d’Angèle Vannier » (page 137). La performance est renouvelée en 1969 avec treize émissions, puis en 1970 avec six émissions, toujours sur France Culture.

Néanmoins, l’auteur semble ne pas pouvoir se satisfaire de ce succès. Elle caresse le projet de réaliser une œuvre en prose d’envergure. Ce souhait transparaît dès 1967, relayé par la presse. Elle travaille sur cette biographie imaginaire, sur cette invention vraie dans le doute et l’exaltation. Le manuscrit est publié par Flammarion en 1969, sous le titre : La nuit ardente. « La forme de l’ouvrage surprend à juste titre puisqu’Angèle Vannier elle-même laisse planer le doute : roman ? nouvelles ? long poème ? autobiographie ? » (page 147). Le contenu est jugé par la critique tout à la fois trop ésotérique, trop lyrique, trop onirique, pour ne pas dire : halluciné. Trop de tout, tout de trop. « A l’automne 1969, La nuit ardente est pourtant en lice pour le prix Goncourt dans la première sélection »  (page 147). Sans suite. Le public va lui aussi bouder le livre.

Ces tribulations vont pousser Angèle Vannier dans ses retranchements poétiques. Les secrétaires devenant trop coûteuses, elle va imaginer une « écriture orale » au magnétophone. Jusqu’à trois appareils sont utilisés en même temps. Elle prend l’habitude d’intégrer à ses récitatifs des extraits musicaux : musique classique, musique moderne, chansons de variété. Elle aboutit, selon elle, à une présentation dramatisée de sa poétique. « De cette époque tourmentée va naître la femme-parole somnambule, selon sa propre expression, accouchant dans la douleur par les cris et l’écriture automatique parfois, des grands textes fondateurs de Théâtre blanc et Rouge cloître, dont le sens profond échappera aux lecteurs les plus avisés » (page 152). 

En 1969, après les refus de Flammarion et de Pierre Seghers, elle adresse son projet : Théâtre blanc à une petite maison provinciale, d’excellente renommée cependant depuis les années 1950. René Rougerie est un éditeur de poésie inspiré, doublé d’un artisan amoureux du beau livre. C’est lui qui va publier les inédits de Saint-Pol Roux, sauvés du désastre par sa fille Divine.  Pour le moment, il accepte d’éditer le nouveau recueil d’Angèle Vannier en avril 1970.

Ce lieu n’est pas offert / il est le fruit d’un duel / Qu’on puisse y baptiser quelque chose de sable / n’est pas exclu du jeu pour le moment // Mais il faudrait l’appui / Lequel / Alors le jour pourrait tuer le jour (7)

Ses textes sont difficilement accueillis. « C’est une poésie qui n’est plus seulement narrative, mais plus fragmentée, plus orale, viscérale. Elle accouche comme toujours, à la faveur d’un état de transes sensuelles, d’images mentales érotiques, épurées par la cécité, qui sommeillaient dans une sorte d’avant-mémoire » (page 155). 

Mais la plupart des essayistes du temps ne perçoivent là qu’une littérature énigmatique et provocante. En 1972, Le rouge cloître est également publié chez Rougerie et connaîtra un semblable désaveu.

Des portes verrouillées / accostent le passant / Il y a parfois très longtemps / qu’à l’intérieur du cloître / le bruit des vagues seul aurait pu pénétrer /                                                    et qu’il absorbe / seconde après seconde / cet écart pourpre / de deux corps /                lisiblement sans cesse séparés (8)

Parallèlement, dans sa vie personnelle, Angèle Vannier subit une série de tourments et d’inquiétudes. Son mari Michel Auphan s’éloigne de plus en plus souvent, ostensiblement, laissant entrevoir la perspective d’un divorce proche. La servante Amélie, qui entretenait la demeure de Bazouges, se meurt. Des difficultés financières récurrentes la minent. Elle envisage de plus en plus souvent de vendre le Châtelet. Elle songe à quitter la capitale pour s’installer à Dinard, puis à Saint-Malo, se souvenant qu’elle était native de Saint-Servan et qu’Aristide Briant demeurait à Paramé.

C’est pourtant au cours de cette période de doute qu’elle s’attelle à un projet « prométhéen » (dixit les auteurs) qui sera au final intitulé : Les otages de la nuit. Commencé en 1968, l’ouvrage sera achevé en 1972. Il s’agit d’une « anthologie internationale d’environ cent cinquante poètes et romanciers aveugles […] » (page 163). Cette somme, se présentant sous la forme d’un manuscrit de sept cents pages, ne trouve pas immédiatement preneur. Il déroute à la fois les éditeurs en raison de son érudition et de son style particulier. « La superposition incessante du rationnel et de l’énigmatique, le passage du continu au discontinu, d’un chapitre à l’autre et à l’intérieur même d’un chapitre, désorientent le lecteur non initié, surprennent et passionnent les autres puisqu’il s’agit rien moins que du récit d’un voyage initiatique les embarquant au cœur de la cécité. » (page 163). Le livre ne sera publié qu’en 1978. Et encore, par une petite maison d’édition et dans une version tronquée d’une centaine de pages.

«  […] les difficultés de publication de cette somme gigantesque vont freiner ses ambitions et la conforter dans sa décision de se réinstaller en Bretagne […] » (page 163). D’autant plus que son divorce avec Michel Auphan est officialisé et notifié en 1972. Angèle Vannier le vit non pas comme l’échec d’un mariage (fait de société somme toute banal, même à l’époque), mais comme la ruine de sa théorie sur l’amoureuse alchimie.

La décision de retour au pays sera, quant à elle, entérinée en 1973. Angèle Vannier va commencer à vivre « le temps des replis », selon l’expression employée par Dominique Bodin et Françoise Coty. Semblant partager une certaine amertume avec l’aveugle, les auteurs écrivent : « Oubliée d’un Paris tout occupé à ses chapelles littéraires, fataliste sans être résignée, elle quitte [la capitale] et réintègre sa demeure familiale […] » (page 168). Plus question de vendre le Châtelet cependant ; au contraire, elle fait procéder à des travaux de modernisation et d’embellissement de l’austère demeure de granit.

De retour en Bretagne, Angèle Vannier multiplie les conférences, les récitals de poésie, les émissions de radio (sur France Culture et Radioscopie avec Jacques Chancel) et de télévision au cours desquels elle dit ses textes, s’inscrivant ainsi dans la tradition celte des conteurs.

D’ailleurs, dès 1971, à l’occasion d’un récital, elle fait la connaissance de Rémi Chauvet, jeune harpiste de talent (lauréat du Concours des Jeunesses musicales de France, entre autres), qui se produit sous le nom de scène de Myrdhin (Merlin, en breton). Ce dernier accepte de l’accompagner à la harpe et lui révèle ainsi sa vocation de barde. Aujourd’hui, il dirige toujours, et ce depuis 1984, les Rencontres Internationales de Harpe Celtique, festival européen qui se déroule, chaque mois de juillet, à Dinan. Leur collaboration va durer jusqu’en 1980. Avec lui, elle crée, notamment, La Vie tout entière, un spectacle, où se mêlent à la perfection musique et poésie, qui va, avec plus de soixante récitals donnés, circuler dans une bonne partie de l’Europe.

Elle prend également position sur des dossiers actuels, comme le féminisme ou le renouveau de la culture celtique, mouvement foisonnant qui bouillonne depuis la fin des années soixante. Parallèlement à ces activités diverses et variées, elle devient chargée de mission du Ministère de l’Education nationale avec pour objectif la sensibilisation des collégiens et des lycéens à la poésie. Elle va s’acquitter de cette tâche de 1976 à 1980, visitant de nombreux établissements scolaires partout en France. Elle intervient aussi en milieu carcéral.

La création poétique d’Angèle Vannier, par contre, durant ce temps, se révèle ardue. Elle semble vouloir réécrire sa propre vie, la peupler de personnages réels et imaginaires à la fois. Une sorte d’ « auto-hagiographie » précisent les auteurs : « A l’image de sa vie privée, son œuvre poétique devient circonstancielle (un même titre désignant tantôt un ensemble de poèmes, tantôt un montage pour un récital ou une conférence, tantôt une pièce de théâtre) sans véritable ligne directrice, sans publication majeure, dispersée dans des revues. » (page 176). 

Elle parvient tout de même à proposer chez Rougerie un recueil achevé : Ordination de la mémoire (au titre révélateur) qui paraîtra en 1976.

Faudrait-il s’ouvrir la mémoire / comme une veine sous la mer / Chercher à tâtons dans les cendres / le point vulnérable du feu / Et dans la mort / Dans la mort / fermera-t-on la porte de la grange / qui bat / qui bat / depuis que / Depuis que cet orage a découpé tout vif / le phrasé des lilas le soir / qui balançaient / qui balançaient… (9)

« Scrutant désormais sa vie et ses textes comme un seul et même rébus, Angèle Vannier se place au centre de son œuvre satellisée autour d’elle : images et personnages, signes et symboles, investis d’un même degré de réalité […], ce qui lui permet d’en disposer librement et, par une confusion fascinante du temps réel et du temps imaginaire, de pénétrer elle-même dans l’espace de l’écriture […] » (page 177).

Son style et les thèmes traités, de plus en plus énigmatiques, apparaissent aux yeux de certains, même parmi ses fidèles, comme les prémices d’une folie à venir. Ainsi, Rougerie lui refuse son Juan, sorte de livret d’un opéra impossible et demeuré inachevé. Cette création chaotique aboutit parfois à une œuvre inspirée. Dans cette veine, Dominique Bodin et Françoise Coty privilégient le texte : L’écharpe rouge et les chiens bleus, paru en revue en 1977.

Si vous voulez que je revienne / tenez en laisse les chiens bleus / qui se découpent sur la neige. / Ils ont veillé sur mon berceau / ma mère était sans homme au fronton de la fable / mais votre cou s’enroule — et le mien — / sur une écharpe rouge / qui m’envoûtait à la naissance / au fond d’un lac / où je perdais mes yeux / éblouie. (10)

Malgré tout, Angèle Vannier continue de donner des spectacles, la plupart du temps accompagnée à la harpe celtique par Myrdhin. Mais l’épuisement physique la guette. Elle avoue souffrir du cœur. 

« […] après une nouvelle séquence de deux ans de sécheresse poétique, les derniers grands poèmes de Brocéliande, écrits en sept jours, […] seront publiés en février 1979 chez Rougerie sous le titre Brocéliande que veux-tu ?, constituant son dernier recueil de poèmes achevés […] » (page 178).

Que veux-tu Brocéliande avec tes grands yeux verts / battus / cernés par les caresses des amants / noués et dénoués au bord de ta fontaine / ton cœur ricoche dans la nuit / sur les serments défaits (11)

Un programme lourdement chargé l’attend en 1980 : « […] avec trois prestations officielles, un récital, plusieurs conférences sur le surréalisme et les poètes Eluard, Bonnefoy, Breton, un périple turc ponctué de nombreuses réceptions […] » (page 195). A son retour à Bazouges-la-Pérouse, elle souffre d’une bronchite et semble épuisée. Elle s’éteint peu après. Elle a soixante-trois ans. « Son acte de décès porte la date du 2 décembre, jour de la sainte Viviane […] elle est inhumée le vendredi 5 décembre au cimetière jouxtant l’église paroissiale de Bazouges, non loin du Châtelet» (page 196).

Avec la présente chronique, je n’ai fait qu’effleurer la richesse du texte de Dominique Bodin et Françoise Coty. Les auteurs ont pu accéder aux archives familiales et converser avec des familiers de l’écrivain disparu. Leur biographie détaillée constitue une excellente introduction à l’œuvre d’Angèle Vannier. C’est d’ailleurs la première biographie consacrée à la poétesse de Bazouges-la-Pérouse. L’ouvrage est complété par une somme iconographique impressionnante, par une bibliographie et par un choix de textes.

Les écrits d’Angèle Vannier sont assez difficiles à se procurer, surtout les premiers. A titre personnel, je recommande l’anthologie : Poèmes choisis, parue chez Rougerie en 1990, et toujours disponible, qui permet la découverte d’extraits de toutes ses œuvres de 1947 à 1978.

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  1. Emportez-moi, in : Les songes de la lumière et de la brume.
  2. De ma vie, in : L’arbre à feu.
  3. Le chevalier de Paris.
  4. Tu as bien fait ton métier d’homme, in : Avec la permission de Dieu.
  5. Je me suis exilée, in : A hauteur d’ange.
  6. Présence d’un château, in : Le sang des nuits.
  7. In : Théâtre blanc.
  8. In : Le rouge cloître.
  9. Elle se perd, in : Ordination de la mémoire.
  10. Clef, in : L’écharpe rouge et les chiens bleus.
  11. Avec tes grands yeux verts, in : Brocéliande que veux-tu ?

©Gérard Le Goff