Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Stéphanie Hochet, Pacifique; Rivages – Mars 2020 ; (16€-142 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet, Pacifique; Rivages – Mars 2020 ; (16€-142 pages)


Pacifique, un titre nominal qui interpelle.

Stéphanie Hochet se renouvelle d’un livre à l’autre et ainsi surprend ses lecteurs. 

Il y a eu l’abécédaire des chats (Eloge volupteux du chat), une analyse du tatouage (Sang d’encre), le quotidien d’une autrice en résidence (L’animal et son biographe).

Ici, total changement, l’écrivaine campe son récit au Japon, en avril 1945 au moment de la seconde guerre mondiale et revisite l’Histoire avec la bataille d’Okinawa.

Si la première citation en exergue offre une image de légèreté avec « la fleur de cerisier » s’envolant « sauvage et belle », la citation suivante qui évoque « la valeur martiale » d’un soldat s’avère dramatique.

« Une fleur de cerisier », ainsi se définit le narrateur, le soldat Isao Kaneda, qui ceint autour de son casque le « hachimaki »(1). Il est prêt à sacrifier sa vie, à tout juste vingt et un ans, à devenir l’un des « kikusui, un chrysanthème flottant ».

« Donner sa vie pour un pays était un exploit, une destination enviable. Un acte de beauté ». D’un côté, il est mu par l’honneur de remplir une telle mission, de l’autre il est à la fois taraudé par la peur au ventre qui tétanise et rongé par le pessimisme.

Élevé et modelé par une grand-mère descendante de samouraïs, Kaneda a intégré très tôt le code du «  bushido » (2) et a été initié à la culture du théâtre nô.

Il suit ensuite une formation dans une école de pilotage, à la discipline de fer, avant d’être admis au corps de chasse. Ces combattants nippons sont conscients d’être « le dernier rempart « contre la destruction de leur peuple ». Tous ne reviennent pas.

Dans une conversation avec son compagnon de dortoir, Kaneda émet des réserves quant à la nécessité de leur sacrifice. Kosugi, lui, fou d’orgueil » et exalté, rêve de gloire et d’immortalité, alors que Kaneda pense à sa famille et craint de mourir pour rien. Lucide, il anticipe sa disparition, l’après « eux ». Il ne manque pas de rédiger une lettre (pétrie de reconnaissance) destinée à être envoyée à sa mère, y glisse une photo et une mèche de cheveux. De quoi se souvenir de son fils guerrier, digne d’un héros grec. La voix du père qui lui a dit « Reviens » pourrait-elle le faire hésiter ? 

Stéphanie Hochet clôt la première partie laissant Kaneda à son maelström. Mais on devine la pression, la montée de l’adrénaline, dans le compte à rebours des jours avant le jour J. Les douleurs lui vrillent le ventre, « une main de fer lui tord les tripes », « les herbes de lâcheté », dirait sa grand-mère.

Le lecteur est avide de savoir la décision ultime du protagoniste.

Mais laissons le suspense. Ne dévoilons rien du dénouement.

Dans la deuxième partie, Kaneda livre une sorte d’autobiographie, il revient sur son enfance et adolescence, seul avec sa grand-mère rigide, qui l’isole.

« Un confinement » qu’il accepte, justifié par sa santé fragile ! 

Élève studieux, il montre comment l’éducation classique reçue par son précepteur l’a forgé pour devenir un homme valeureux. Les humanités enseignées sont variées : le latin et le grec, le japonais, les maths et l’histoire. 

Grâce à M.Mizu, il découvre le théâtre de Shakespeare qui l’éveillera à l’amour « ce sentiment étrange » qui lui est encore inconnu. Pourtant une jeune fille le hantera.

Il prend goût à la littérature occidentale. 

Il confie son bonheur d’avoir eu la compagnie d’Usagi, un adorable lapin, une vraie valeur refuge. « Caresser durant des heures son pelage d’une douceur infinie » lui procure une jouissance jamais éprouvée/inégalable. 

A seize ans, il réintègre le foyer familial, poursuit ses études au lycée avec l’objectif de devenir pilote de chasse : « l’école militaire est la promesse d’une expérience exaltante ». Son rêve se réalise en octobre 1944.

A dix-sept ans, il suit un entraînement accéléré, il est alors conditionné pour se préparer au combat. Il est désormais engagé pour servir le Yamato. Il se projette à bord de son engin de guerre, le Zero, « l’avion sera sa nouvelle voie du sabre ». Se métamorphoser en « machine d’acier » lui « procure une jouissance criminelle ».

Le jour J arrivé, il dresse comme le bilan de sa vie, et énumère tout ce qu’il n’a pas fait, n’aura pas fait : « aimer une femme, se marier, concevoir un enfant… ».

On plonge dans son monologue intérieur : «  Isao, le courage c’est de savoir serrer les dents ». On croit entendre « Action » suivi aussitôt des vrombissements des moteurs.

Ce jeune, prêt à mourir pour défendre l’Empereur, rappelle un autre soldat, celui mis en scène par l’Académicienne belge dans Une forme de vie. Toutes deux dénoncent l’absurdité, l’atrocité et la férocité de la guerre ainsi que les dégâts collatéraux.

Connaîtra-t-il l’amour, ce kamikaze ? Deux femmes, en particulier, troubleront le guerrier amoureux. L’une, son « oeillet du Yamato » devient un fantasme dont il rêve, l’autre, Izumi, le séduit et le comble de bonheur en lui offrant un éventail.

Le printemps au Japon, c’est l’émerveillement devant la floraison des cerisiers, le « sakura , fleur symbole ». Si Amélie Nothomb évoque cette célébration du « hanami », fascinée par la beauté de « la déflagration des cerisiers » au point d’avoir connu l’extase, un « kensho », dans La nostalgie heureuse, le mot « sakura » prend  ici une connotation tragique puisqu’associé au destin de ces soldats, fauchés « au paroxysme de leur jeunesse. » Une nature qui ignore le conflit avec les Américains. Pourtant « la Sumida charrie les cadavres ».

En filigrane, l’écrivaine évoque le conflit qui opposa Américains et Japonais.

Tokyo bombardée au napalm, perte de Saipan en juillet 1944, démission du Premier ministre, la capitulation et la fin de l’empire du Grand Japon.

On connaît la passion de l’auteure pour les chats, on découvre qu’elle n’est pas seulement ailurophile mais aussi lapinophile ! D’ailleurs dans son inépuisable et riche abécédaire « Éloge voluptueux du chat », à l’entrée « Végétarien », elle évoque leurs points communs.

On retrouve l’écrivaine angliciste quand Kaneda trouve des liens entre les oeuvres de   Skakespeare et le besoin de vengeance d’un samouraï. 

La romancière se glisse dans la peau de ce kamikaze viril, seul aux commandes, à bord de son chasseur, nous restitue ses états d’âme (avant l’attaque, puis pendant le vol) avec beaucoup d’intensité et de réalisme et décline tous les degrés de la peur : insomnies, cauchemars, tremblements, sanglots, coeur qui s’emballe, car « la nuit, les digues sautent ».

Les vrilles, les piqués, loopings, turbulences suscitent le vertige chez le lecteur.

Elle élargit notre champ lexical pas seulement dans le domaine guerrier : kendo, shinaï, kenjutsu, katana, tanto, seppuku…, mais aussi sur le plan des coutumes, du mode de vie nippon: sentō, Shigon, yukata, le Hagakure.

Stéphanie Hochet met en lumière « le système hiérarchique (shi-no-ko-sho) qui plaçait les guerriers (les bushi) au sommet des classes sociales. Eux seuls étaient lettrés ». 

De plus l’auteure nous offre une immersion dans la culture japonaise qui ne peut que plaire à Amélie Nothomb, une invitation au satori, « stade ultime du bouddhisme zen » et un bouquet de poésie grâce au « lecteur officiel » du cacique de l’île.

Laissons le lecteur découvrir la partie finale, l’acmé du récit, qui le plongera  dans un état de décompression, de sérénité inattendue ! Tout le talent de l’écriture de l’autrice.

Voici un roman époustouflant par sa densité qui donne envie de se nourrir des poètes cités :Kyoshi Takahama, Masaoka Shiki ou de l’auteur bouddhiste Kenji Miyazawa.

Pacifique revêt un triple intérêt par la trame historique, le destin romanesque du héros dont l’écrivaine fait une oeuvre d’art et en apothéose : la force de la poésie, « un cataclysme dans l’existence des villageois ».

« La poésie et le courage, deux soutiens insoupçonnés de la vie » pour Luysseran.

(1) Hachimaki : bandeau que les Japonais arborent autour de leur tête comme symbole de détermination, de courage et de travail.

(2) bushido : Code des principes moraux que les samouraïs étaient tenus d’observer.

NB : Pacifique a été retenu dans la sélection du PRIX Françoise Sagan.

©Nadine Doyen