Lambert Schlechter, Je n’irai plus à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.

Une chronique de Lieven Callant

Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.


Ce neuvième volet du murmure du Monde comporte 198 proseries partagées en deux grandes parties de 99 proseries chacune. À ce principe général de structure, jouant sur l’équilibre formel, s’en rajoutent d’autres se référant à l’écriture de la page elle-même qui se veut être d’un seul geste, sans rature, mais non sans bifurcations, à l’exploit peut-être de survivre à cette page et à toutes les autres. 


Lambert Schlechter est un explorateur des mots et ses explorations le mènent principalement, essentiellement dans les labyrinthes que forment les bibliothèques aux étagères chargées de livres. Il parcourt inlassablement les oeuvres en érudit, il les étudie, les aime avec une passion qui ne faiblit pas. Pour tenir, pour moins mourir, on s’acharne à écrire coute que coute, au goutte à goutte des jours, de page en page, de proserie en proserie, de billets en billets. 

L’endroit depuis lequel écrit Lambert Schlechter est sans doute celui de la solitude où tous les constats paraissent avoir le tranchant d’une blessure qui ne guérira plus. Mais il écrit aussi depuis un grenier sous une lucarne sur laquelle « tapote une mélancolique monotone pluie d’avril ». Tous les jours, il est à sa table de travail face à un jardin, face à lui-même, face aux songes, en possession d’une vigueur dédiée à l’envie de savoir, à la curiosité, au désir souvent amoureux et torride de dire et d ‘écrire. « Ce ne sont jamais des notes négligentes ou provisoires »(…) « J’écris une page sur la page, et ça donne une page, mes commentateurs posthumes ne manqueront pas de relever cela, je n’ai que peu de talent, et aucune imagination, j’ai juste, pour écrire, l’obsession de la chute du temps le long des pages, de page en page. »

L’auteur a plusieurs plumes, plusieurs vies superposées et mêlées entre elles, il est plusieurs personnages. Il est lui, je, ou tu. L’écrivain a plusieurs cahiers, certains sont pour consigner les rêves, d’autres pour les études faites sur les livres lus ou sur ceux qui sont encore en train de s’écrire. L’auteur a un crayon pour souligner, annoter, marquer d’astérisques les pages, les phrases aimées. L’auteur a plusieurs règles pour souligner ou pour servir de repères et établir une méthode. Lambert Schlechter semble s’engager dans un monologue en écrivant ce livre pourtant, le lecteur des les premiers signes est comme subjugué, charmé par une certaine dérision amusée, un parti pris critique sans préjugés qui force le constat lucide: « Je n’irai plus jamais à Feodossia ».

L’auteur nous avertit « je n’ai jamais su me résoudre à faire des contrats, ça vous mène au bord du gouffre ». et puis plus loin « C’est entendu, on écrirait pas s’il n’y avait pas l’écriture de ceux qui écrivent ». « La sauvagerie incontrôlée du végétal », la vie et ses soudains bouleversements ahurissants, ses contrastes, font que tout perd son sens et qu’il n’y a plus de mots. 

Dans cet écart, nait une sensualité, un érotisme absolu sans vulgarité mais comme gorgé uniquement de ce qu’il est et de ce qui le suppose, le sous-entend, le susurre. La suggestion d’un rêve, d’un fantasme nourrit l’amour et ce qu’il garde d’impossible à dire. Car il est vrai qu’il n’y a pas de mot pour l’amour. Raconter l’amour, c’est faire de l’amour un roman et on peut penser qu’il le restitue encore moins bien et bien plus froidement qu’un rêve. Le rêve convoque, évoque, le fantasme nourrit ce même rêve en brouillant les frontières de la réalité.

Les 198 proseries comme autant d’étapes, de stations, font partie d’un voyage qui ne se cherche pas vraiment de but. Elles nous apprennent la lenteur, la patience, l’impertinence ou l’innocence. Elles ne contournent ni n’effacent la mélancolie, le constat effrayant de la solitude, de la vieillesse qui nous touche lorsque la femme cesse de nous aimer et nous quitte. La transgression ultime au-delà de ce qu’elle a de charnel, d’éperdument sauvage et libre reste hors de portée. Même si l’amour nous laisse croire qu’on s’approche de l’autre, que l’on est l’autre, on demeure en deçà de ce qu’on voudrait exprimer ou explorer. Nous reste le murmure du monde comme le filet presque muet d’une source profonde qui jaillit là où l’on ne l’attend plus.

Lambert Schlechter sort de la poche de son veston un opuscule comme d’autres sortent d’un chapeau un lapin magique et il lit:

P71 « C’est Tchouang Tseu, écoute: La vie est comme un poulain blanc qui franchit une faille — un éclair et c’est fini. »

© Lieven Callant

Le murmure du monde- blog

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