Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

Faim du désir, désir de fin
par Didier Ayres


Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

C’est avec une certaine émotion que j’écris ces quelques lignes au sujet du livre de Béatrice Douvre, émotion à la fois pour le contenu des poèmes ou des proses aux accents dramatiques et le tragique de la vie de la jeune poétesse disparue en 1994 à l’âge de 27 ans. Car ce recueil constitué de la totalité des journaux, des poèmes en prose ou versifiés de l’écrivaine, nous permet de découvrir une jeune autrice, que l’on sait atteinte d’anorexie mentale. Ce n’est pas pour autant un témoignage posthume mais plutôt l’exercice d’une littérature arc-boutée sur le désir. Ainsi, cette lecture ressemble un peu à l’attente que l’on voue à un récit, à la narration d’un état de santé que l’on sait mortel, et qui nous accapare comme un roman ténébreux et terrible. Du reste cette sorte d’autobiographie posthume, qui n’a pas voulu l’être, parle aussi bien du désir sexuel que de la réalité de l’hospitalisation, ici ressentie brutalement, vécue ainsi qu’un enfermement coercitif violent. 

Je n’ai pas pu me détacher de cette quête, de ce besoin d’aimer, aimer et aimer encore, vision forte et entêtante d’une jeune femme heurtée par une douleur qui surmonte tout. Cette douleur est comprise en partie à l’image d’une souffrance mystique, et c’est là que ce livre atteint la métaphysique. Donc, une métaphysique de la souffrance et du désir, principalement sexuel – et jamais de comestibles -, et tout cela écrit en une expression comparable aux épreuves d’un supplice artaudien. Nous restons en somme dans une réalité physique de l’angoisse, où viennent des impressions de Maldoror ou de Mallarmé.

En t’approchant, tu disparais, foyer de l’être, ouvert à l’inouïe de l’invisible. Tu te livres à la braise, le pied nu, au lieu saint. Sandales creuses, poussiéreuses, qui ont vaqué à la misère des pas bénis sous les buissons. Tu traînes le suaire lumineux et ta face inscrit des croix sur le sable. 

Ce qui est étrange, surtout dans la partie Belfort, c’est que l’anorexie est invisible, non dite, inapparente, non-sue. Rien des crises liées à la maladie, rien au sujet des denrées, pas d’aliment. Ne compte que la sexualisation des rencontres, qui font récit, faim d’un désir physique d’amour, pour une Béatrice pensée comme androgyne, recourant à un marivaudage brûlant de garçons aimant les garçons. Car cette odyssée morbide, est évidemment la relation d’une anxiété insupportable, désir cherchant la fin du désir, cherchant la mort.

Nous sommes certainement dans une littérature des fluides : les sécrétions, la semence, le lait, le sang, l’humidité des sexes, les eaux, les pluies… liquides qui confinent tous à mon sens, à la métaphore spirituelle de cette liquidité de la cinquième plaie du Christ en croix comme la décrit Jean. Donc, ici, sang, eau, esprit. Ne nous trompons pas, ces poèmes, cette prose, ces journaux, ces vers ne se présentent que comme lutte pour survivre ontologiquement, souffrir sans transitivité. 

Il faut sans doute lire cette chronique finalement assez courte, car elle doit peut-être représenter quelques mois de 1994, faisant état d’une sensualité douloureuse, sanglante, s’appuyant sur l’angoisse, cherchant en écrivant un salut. D’ailleurs, le garçon le plus présent dans ces lignes, se prénomme Michel, et on ne cesse de songer à l’Archange, pour une Béatrice sujette à la rédemption d’un ange – sachant que ces dernières heures passées dans un lit de contention au milieu d’intenses blessures reste son calvaire et la déréliction d’un chemin de croix, d’un vin amer qu’elle boira sur le gibet de son asile.

Aux chapelles d’été dans le vent brun, au sacrifice des pierres fragiles, aux cristaux bleus et jaunes de la main, aux anges difficiles des vitraux, j’offre la mer et ses noyés, le crachat amer des baisers, le genou nu sous la traîne antique.

Le côtoiement de la mort provoque une écriture morbide, au sens propre. Béatrice Douvre vit éclatée dans différentes villes : Belfort, Paris, Toulouse, Caussade, Cahors. Son seul territoire est son corps, qui s’allège dans un vertige insensé, un corps comme exclu de sa matière. Un corps exilé de lui-même, qui ne trouve unité en lui que dans la blessure du désir, une fringale de flirt tournée vers mourir, un Éros dans un corps indéfini, un peu femme, physiquement un peu bisexué. Le tout faisant poésie. C’est-à-dire : le peu, le principe, le neutre et l’essence.

Christ au calvaire me creuse. J’ai son visage dans mes mains d’oblation. La Cène est salvatrice. Parole commune et communion des corps. Je suis sauvée par la douleur.

Je fus par suite un liseur de cette écriture continue, sans ratures, où le corps se dit sans cesse en s’esquivant, plutôt que portée vers la contemplation des choses. Il ne reste en somme que cette vie de faim continuelle, concrètement jamais ni envisagée ni satisfaite, qui finit par faire le contenu du livre. Je n’ai cessé d’espérer voir l’énigme résolue et Béatrice guérie. Mais je suis resté logiquement dans cette déchirure, ce dilemme où écrire sauve toujours. Et nonobstant, sans en connaître le secret, car cette rédemption est secrète.

© Didier Ayres

2 commentaires sur « Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€ »

Les commentaires sont fermés.