Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)

Chronique de Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)


Pour les aficionados d’Amélie Nothomb, ces entretiens avec Michel Robert permettent de s’immiscer entre eux et de recueillir les confidences compilées sur six années (1995 -2001). Leurs rencontres se sont déroulées sous le sceau d’affinités électives, sous la forme d’une conversation amicale plutôt qu’un rapport questionneur/ questionné. Une mention spéciale pour la photo de la couverture d’une élégance, d’un raffinement de toute beauté.

C’est donc « L’Amélie d’avant 2000 » que l’on découvre dans « ce véritable joyau », comme le qualifie Jacques de Decker (1). 

Le titre « La bouche des carpes » fait référence à un dramatique accident vécu par Amélie, « l’enfançonne de quatre ans », à Kobé.

L’ouvrage est dédié à Pascal de Duve, auteur d’Izo, emporté par le sida en 1993. 

Six chapitres composent l’ouvrage dans lesquels sont abordés l’écriture, la philosophie, la religion, l’amour et l’amitié, la vie à l’étranger et les goûts les plus divers de l’écrivaine (fruits pourris, recettes, animaux, musique, cinéma…).

Amélie Nothomb revient sur son enfance, l’éducation reçue. A parents atypiques, progéniture hors du cadre ! Elle ne manque de rendre hommage à ses « merveilleux parents ». Une relation fusionnelle avec sa sœur.

Elle fut autodidacte très jeune et nous étonne par son aptitude à apprendre le latin et le grec seule.

Toutefois, elle reconnaît des lacunes n’ayant fréquenté l’école qu’à onze ans, ce qui en décomplexera beaucoup.

Son rituel d’écriture ne semble pas avoir changé : dès le lever un thé  « horriblement fort » à en vomir, quatre heures d’écriture, puis sa correspondance. L’écrivaine n’en est plus à 30 manuscrits rédigés mais à 96. Pour elle «  écrire est une récréation »,un pur plaisir. Comme Serge Joncour, elle assimile l’écrivain à un funambule.

Elle évoque ses figures tutélaires : Jacqueline Harpman, Bernanos sur lequel elle a fait sa thèse, Simenon, Leys dont elle occupe le fauteuil à l’Académie belge.

Elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche, étant en constante activité.

Michel Robert cite les mots inventés ou d’usage peu courant rencontrés dans ses romans, à savoir : « anadyomène », « aporétique », « quandoquité ».

Il étaye son interview en citant de nombreux extraits des ouvrages du moment (L’attentat, le Sabotage amoureux, Les Catilinaires, Les Combustibles, Péplum…), qui ne peuvent que nous inciter à les lire ou relire.

La romancière s’explique sur la présence d’obèses, de laids, dans ses écrits tout en rappelant qu’elle voue un culte à la beauté et à la gratuité.

Elle avoue, comme Beckett, n’être bonne qu’à ça, écrire. Elle n’aurait certainement pas embrassé la profession de journaliste, détestant poser des questions. D’un « naturel généreux », elle ne se formalise plus quand des journalistes « pondent » des informations erronées et va même jusqu’à leur répondre par une « positive attitude », en acquiesçant ! 

Elle revient sur ses voyages, ses années à l’étranger qui ont fait d’elle une polyglotte, sa connaissance des pays de l’Extrême Orient, du Japon (y ayant vécu et travaillé). Et de se remémorer sa « première crise de nostalgie aiguë », due à son « côté lamartinien » ou sa rencontre, en Birmanie, avec les éléphants, « animaux qui respirent la sagesse », et même avec un cobra au Laos ! 

Revenir à New-York la plongea dans le désarroi, ne reconnaissant rien dans cette ville « froide et hostile ».

Elle laisse filtrer ses idées politiques (centriste, proeuropéenne), distille ses goûts musicaux. On apprend qu’elle a été parolière pour RoBERT, par amitié.

Amélie Nothomb insiste sur le fait qu’un écrivain est d’abord un lecteur ! Elle -même est « une lectrice attentive qui pratique l’admiration ». D’ailleurs sur le bandeau de certains romans fleurissent la mention : « conseillé par Amélie Nothomb » ou son avis.

Elle livre sa définition de l’amitié : « une élection » et de l’amour : « l’obsession absolue » et évoque ses premiers émois. Elle rappelle que la solitude lui fut insupportable durant ses dix premières années. Mais il n’est pas plus enviable  d’être victime de trahison par un soi-disant ami.

Elle ne mâche pas ses mots quant à ses détracteurs, à ceux qui lui adressent des lettres vulgaires, et  choisit de les ignorer.

Les goûts alimentaires  de la romancière risquent de surprendre: bananes et poires pourries. Mais apprécie-t-elle autant la cuisine mandarine ?!

Mais encore plus étonnant , au chapitre « Spiritus Sanctus », l’aveu suivant : « J’aurais voulu  être le Christ » !

La question de la foi y est abordée et prend un sens d’autant plus intéressant quand on connaît la trame du roman annoncé « Soif » (2), qui met en scène Jésus.

C’est une sorte d’autoportrait que la Dame au chapeau, authentique « coqueluche littéraire », décline au fil des échanges avec beaucoup de sincérité.

Parmi les adjectifs relevés, on note : « timide, mystique », « pessimiste gaie », « pas rancunière ni revancharde »!

Sa devise ? «  être systématiquement non systématique » ! 

Si Philippe Besson entendait sa mère le supplier « d’arrêter ses mensonges », Amélie Nothomb, dès quatre ans, a souffert de ne pas être crue alors qu’elle disait la vérité. Et pourtant elle nous livre tout ce que l’on voudrait savoir sans  le lui demander, avec beaucoup de lucidité quant à son succès planétaire ! 

Que nous réserve « le bourreau de travail » avec ce roman annoncé : « Soif » ? Rendez-vous dès le 21 août 2019.


(1) Jacques de Decker est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique qui y reçut l’auteure lors de son entrée, le 19 décembre 2015.

(2) SOIF d’Amélie Nothomb à paraître à la rentrée littéraire 2019.

© Nadine Doyen