FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Chronique de Nadine Doyen


FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Rares sont les romans contemporains dont la trame est constituée de lettres.

Rares sont les auteurs contemporains qui centrent leur roman sur une vraie correspondance entre les protagonistes et non pas sur un échange de mails.

On pourrait citer :

Claire Fourier dans Il n’est feu que de grand bois, ce sont des lettres enflammées entre un homme et une femme amoureuse.

Dans Ressentiments distingués de Christophe Carlier, les missives anonymes,  empoisonnées, causent beaucoup de désordre et la psychose.

Et maintenant au tour de Florence Herrlemann de nous offrir un roman épistolaire. L’originalité tient à ce que le courrier s’échange directement entre deux voisines d’un même immeuble du Marais construit depuis des décennies (donc au confort spartiate, sans salle de bains). Pas besoin de facteur !

Une lettre n’est-elle pas une âme ? Selon Balzac, « Elle est un si fidèle écho de la voix qui parle que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l’amour ». Florence Herrlemann remet ainsi au goût du jour la correspondance.

Imaginez-vous en train d’emménager dans un nouvel appartement. Comment prenez-vous contact avec vos voisins ? Ou comment vous accueillent-ils ?

Règlement à respecter, ménage de son palier à effectuer.

La nouvelle résidente, Sarah, sera vite mise au parfum, mais par lettres ! On imagine son étonnement, puis son agacement. Pas moins de quatre reçues de sa voisine du dessous, Hectorine, avant qu’elle se décide à réagir. Sarah ne peut qu’être mal à l’aise de se sentir ainsi épiée, harcelée, envahie par une avalanche de lettres. Elle se dit « perdue », dans la plus totale incompréhension, face à cette insistance de lui « imposer » des lettres. Et le lecteur de partager toutes ses interrogations. Quelle est la finalité de cet échange (qui va durer des mois) ? Pourquoi Hectorine refuse-t-elle les invitations de Sarah ? Suspense garanti.

Mais qui sont ces deux héroïnes ? On note une fracture générationnelle.

L’une tape ses lettres sur un ordinateur, l’autre sur sa « brave Bar-Let ».

Sarah, graphiste, illustratrice dynamique et créative, la trentaine, « une bien jolie fille », à qui la vieille dame de 103 ans bientôt 104, dépeint le naufrage de l’âge, avec lucidité mais non sans humour et autodérision : « Nous les périmés ».

Au fil des lettres, Hectorine décline sa vision philosophique, pétrie de sagesse, de la vie (« un instant jubilatoire et fragile ») et de l’amour et offre à Sarah « une oreille » en cas de « besoin de réconfort, de conseils littéraires et musicaux ». Elle clame l’apologie de la littérature, à la vertu salvatrice, qui lui a « appris à supporter la douleur, le froid, à contenir sa colère, à adoucir ses peines, à grandir, à aimer. », et, quelque peu intrusive, cherche à savoir ce que lit Sarah. Sarah, une fois apprivoisée, trouve attachante « son Hectorine » et s’épanche aussi sur ses amours et sa famille. On est témoin de leur tendre complicité, de l’attention à l’autre.

Florence Herrlemann a l’art de piquer la curiosité du lecteur par cette phrase d’accroche sur le bandeau : « Un jour vous saurez, je vous le promets… ».

Quelle énigme et quel secret détient celle qui fait cette promesse ?

Hectorine  déroule des tranches de vie, de sa « survie », comme un feuilleton.

Parfois l’émotion est si intense qu’elle préfère clore sa lettre, mais le lecteur ressent au plus près la persistance du traumatisme qu’elle a subi. La force de ce livre est de ne lever le voile sur le secret lié à l’Histoire qu’à la fin.

Nous aussi lecteurs, nous saurons et alors quelle découverte, quelle émotion !

Avec Hectorine, vous allez voyager dans le passé (aux heures sombres du nazisme), de Berlin à Paris via Cabourg, recueillir ses confidences sur son enfance, ses amours contrariés (homosexualité condamnée), et sur sa relation avec l’arrière -grand-mère de Sarah. De quoi être tenus en haleine, secoués par toutes ses révélations, sidérés une fois le mystère connu, tout comme Sarah !

Certaines scènes, campant les personnages secondaires, paraissent sorties d’un dessin de Sempé, comme la réunion festive chez les Viaux !

Ou encore cette vision d’Hectorine perdue dans la foule d’une gare où elle fait l’amer constat de l’indifférence : « Personne ne s’intéresse à personne ».

L’alternance des lettres aux longueurs inégales impulse une cadence au lecteur.

Une mention météorologique est parfois indiquée. La proximité des deux protagonistes transpire dans l’entête des lettres, de plus en plus affectueuse. Leur lien s’est resserré. Elles ont comme signé un pacte de « confiance et respect mutuel », d’entraide. La bienveillance est leur dénominateur commun. Comme Serge Joncour le fait remarquer dans un de ses romans (1) : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Hectorine aime offrir ses délicieuses madeleines !

Par cette correspondance publiée, Sarah offre à son amie du dessous un tombeau de papier, témoin de leur lien indéfectible et atypique.

Florence Herrlemann nous immisce dans la vie d’un immeuble, et explore le lien très singulier, intergénérationnel, qui s’est instauré par lettres entre deux résidentes. Elle ressuscite Proust, nous plonge dans la tragique période des camps. L’auteure dresse, avec beaucoup de sensibilité, le portrait d’une héroïne dont la résistance rappelle le combat de Marceline Loridan-Ivens. Elle brosse également une galerie de tableaux savoureux des voisins. Elle a l’art de nous rendre addictifs aux missives échangées, guettant celle qui va tout éclairer des mystères entretenus, des non-dits. L’ultime lettre d’Hectorine où toute la vérité éclate est si poignante que le lecteur, au bord des larmes, a la gorge nouée.

L’écrivaine signe un roman épistolaire dense, testamentaire, bouleversant jusqu’au dénouement, couvrant deux époques, empreint d’empathie, émaillé de poésie, traversé par les odeurs de madeleines, sur des airs de Chopin. Elle y déploie, avec brio, une ode à « un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » , composé de littérature, de musique, et de la compagnie d’un chat ! Vient s’ajouter un hymne à l’Amour et à l’Amitié avec une touche de sensualité, de douceur et de tendresse. Gardons à l’esprit le conseil d’Hectorine :« Soyez doux avec vous », « Vivez pleinement ».

Un récit addictif, touchant, débordant d’humanité.

Un livre que « le bouche-à-oreille » a d’ores et déjà propulsé sur le devant de la scène littéraire !!!

© Nadine Doyen


(1) : Extrait de REPOSE-TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion.

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