Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel

Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €


  Je connais assez mal l’œuvre de notre aède liégeois, mais, après l’éblouissement de « Marin mon coeur », son « Fou trop poli » (2005) – autoportrait de la cinquantaine fatigué et jubilatoire – disait, sur vie et mort, amour et indifférence, éternité et sursis, des choses extraordinaires, indépassables, aussi variées que :

          « Nous, dans notre famille, famille de fous évidemment, nous méprisons la mort, nous n’avons pour elle aucun égard » (p. 10)

          « Le monde est son alcôve, son alvéole de jour. Sa maison sous les astres. La tombe de ses parents est son potager » (p. 31)

            « Je ne vivais qu’en t’aimant. Dès que je t’ai vue, j’ai voulu te ressembler, n’être que toi, et me rejeter comme une mue que j’avais tant salie »  (p. 99)

            « Mon demi-frère m’apprit bien des choses (…) Il fut écroué à la prison de Saint-Léonard, celui qui lie et délie, pour avoir en état d’ébriété, volé des culottes de femme qui séchaient sur un fil. Le même, devenu terrassier aux abords d’un cimetière, perça d’un coup de pioche le plomb d’un cercueil plein de jus. Voilà la prose. Voilà la prose des théophanies »  (p. 102)

     Où en est la poésie d’Eugène Savitzkaya ? Sereinement à son sommet, malgré sa vorace fébrilité, sa cruelle droiture, son faux-air de brunch apocalyptique. Les quatre textes qui composent ce recueil sont comme de radieuses et rances malédictions, qui ont les limites de leur imprécation, – mais c’est une imprécation de la vie, et d’une vie qui ne souhaite pas laisser la raison décider d’elle ou pour elle ! L’auteur est partout là, rebelle à tout statut, contemplant le travail de la nature (ou, mieux, « la méthode de la matière », comme disait le critique Johan Faerber), faisant le fou comme il le nomme et se nomme, c’est à dire « revenant à la charge », « désapprenant » toutes les leçons de civilité apprises, observant comment une Terre toujours adulte se défend de nous (comme un patou consciencieux, dit-il, renverse et dévore légitimement l’ahuri Vététiste coupant les pâtures), adepte d’une sorte de vertige expérimental qui sonde et recalibre tout, fidèlement délirant quand il restitue tant sa mère que la Genèse, sources de vie et de monde :

               « Je vois la lumière, elle est noire comme le fil avec lequel on coud les lèvres et l’anus des morts, afin qu’aucun ruban de paroles ne sorte de leurs bouches, que d’entre leurs dents ils ne grondent ni ne vocifèrent tous leurs secrets de ventre et de cul, leurs maux mal digérés, que ne sorte au grand jour le long phylactère de leur vie comme ténia ancestral se déroulant par à-coups selon le rythme organique de leurs pensées. Maman, ma petite mère, la toute pâle, utilise aussi du fil noir pour recoudre tout ce qui se déchire et s’arrache, pour recoudre la panse du cochon de lait farci de toutes sortes de merveilles succulentes poivrées, salées et parfumées (…) Tous s’entre-déchirent. Une seule recoud »  (p. 30)   

     « Au commencement (…) on pouvait nager autant dans l’air que dans l’eau. L’eau était lourde de sel et l’air était composé d’embruns épais d’un bleu inconnu aujourd’hui. Il arrivait aux poissons de s’élever de plusieurs centaines de mètres au-dessus de la surface des vagues avant de se rendre compte d’une différence chimique et de redescendre lentement dans l’eau. C’est à cette époque que les anges, issus de la mer, apprirent à voler, c’est à dire ramer dans l’air » (p. 40)

   Un phrasé logiquement virtuose, car ne sachant qu’utiliser à plein son outil (lexical, syntaxique, rhétorique …) :

          « le canal me bouche, la gencive me rétracte, la joue me creuse et je ne suis pas fatigué, le front m’obscurcit, la cuisse me bronze, l’aine me point, l’urètre me brûle et je ne suis pas fatigué, l’œil me pleure, le poumon me flambe, la nymphe m’étire, le groin m’éternue et je ne suis pas fatigué, la cyprine me tarit, la main me lâche, le bras me ballotte, le lait me coule et je ne suis pas fatigué … » (p. 60)

   Un esprit logiquement révolté (de voir les bibles sur les cheminées inspirer les scorpions dans les cœurs, de voir dépérir et mourir de faim la campagne même qui nous nourrit, de toucher de prudes dispositifs qui prétendent tout produire sans rien sécréter,  d’entendre les hommes cogner sur le rire des femmes par peur et ignorance de ce qui le déclenche …

                « Il la bat, dès qu’il s’en donne l’occasion, il la bat tant qu’il peut, cette femme et ses enfants, et la battant sans compter les coups, cette sœur lointaine, la battant c’est comme s’il se masturbait en différé, façon de surseoir à sa déconfiture, car incapable désormais de s’appliquer à lui-même pareille frénésie … »  (p. 57)

    Avec le même aplomb dans la disponibilité nue, la même furie dans la course à la présence, les mêmes lancinante noblesse et opiniâtre confiance qu’il formulait, dans son « Jérôme Bosch » (Flohic, 1994), et qui résume leur commun (Jérôme et Eugène) programme de désabusée fascination :

        « Nous dirons nos oies, nos arbres, nos montagnes, notre firmament, et nous les croirons nôtres pour l’éternité, si tant est que l’éternité existe et même si elle n’est que le petit-lait de l’infini, une mauvaise mouture du vide, une confusion entre le ciel et l’insondable profondeur, entre la bouse de vache et le magma » (Bosch, p.4)  

      Quand un vieux poète se regarde le corps, il se demande, sans nostalgie, d’où sortent ses organes, et, morphogénéticien inspiré et féroce, il en remontre aux spécialistes du développement et de la croissance structurale. Une finalité peu spirituelle, mais tout en élans, en contreparties, en calculs expressifs, en vœux d’y aller et soucis d’en revenir, commande :

           « la glotte naquit d’un soupir que la gorge voulait rendre (…), la bouche naquit d’une grimace que la face voulait accomplir (…), les dents naquirent d’un baiser que la bouche voulait rendre (…), les pieds naquirent d’un bourbier que le corps voulait enjamber (…), les yeux naquirent d’un néant que la grêle féconda (…), les mains naquirent d’un mouvement que les bras ne pouvaient contrarier (…), les oreilles naquirent d’un plaisir que le vide voulait partager » (p. 11-15)

      Le génie de la contemplation physiologique (à la fois burlesque et diligente, nomade et posée) est, on vient de le lire, tout de suite là : des bras sans mains, en effet, n’avaient rien pour les empêcher de pousser ! C’est qu’ici, chez le furieux et doux Savitzkaya, la nature est seule, ne disposant que des moyens du bord, tirant son infini de soi, mais aussi d’elle ses bords, ses pauses, ses sévères et bienheureuses limites. Exactement comme la parole poétique de notre auteur, à la fois infiniment riche et fermée, semble issue d’une langue qui n’aurait qu’elle.

     Une certitude, avec cet auteur prodigieux (plus bonobo que chimpanzé, préférant toujours la parade nuptiale à la militaire, dit-il lui-même, un Péguy de l’inconscient, un Michaux du maraîchage, alliant la malice d’un Jacques Roubaud à la cruauté d’un Bruno Krebs) : ce n’est quoi qu’il en soit pas la raison qui recoudra la présence humaine au monde :

              « On ne coud pas sans percer »

              « Écoutez sans comprendre » ! (p. 37)

©Marc Wetzel