Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Une chronique de Alain Fleitour

 Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Les jours où l’on manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’on se souvienne du destin terrifiant d’Agnès, exécutée parce qu’elle était une femme, reconnue coupable de meurtre car elle était une femme, ce que Hannah Kent glissera pudiquement dans cette phrase, « femme qui pense n’est jamais tout à fait innocente », p 162.


Le roman, « à la Grâce des Hommes » de Hannah Kent est le poignant portrait d’une femme islandaise, Agnès. C’est au sein de la famille de Margrét, qu’elle attendra son exécution, la dernière d’Islande. Sa présence bouleverse l’âpre vie familiale portée par le froid féroce où le givre froisse les draps, les craquelle sans jamais calmer le vent.

Ce livre est d’une fracassante modernité sur la condition féminine, un plaidoyer Hugolien sur l’abolition de la peine de mort, un vertige de violence à l’encontre des femmes .
Agnès est abandonnée par sa mère à 2 ans, elle devient orpheline à 8 ans de sa mère adoptive Inga sa vrai maman, celle dont elle a reçu ce cadeau merveilleux pour une fille islandaise de savoir lire et de savoir écrire.
C’est de ce don, qu’Agnès tire toute la beauté qu’elle perçoit du monde et son unique désir d’orpheline est de grandir et de gagner sa liberté.


« Inga avait compris que j’aimais apprendre », « aussi elle m’enseignait tout ce qu’elle pouvait », « elle m’apprenait les sagas et dès que son mari était assoupi elle me demandait de les réciter à mon tour », p 174.
Elle a 8 ans et son petit frère 3 ans quand survient le drame, où sa vie bascula. Après la naissance d’une petite fille dans un froid glacial, Inga meurt en couche après trois jours de souffrances, dans une mare de sang. Aucun moyen d’alerter un voisin dans ces enfers islandais où le blizzard est féroce. le récit est douloureux.


Il me faut poser le livre. Le bébé s’endort dans les bras d’Agnès en effaçant le jour. La honte où tout se mélange, la peur et la culpabilité envahissent son corps d’enfant. « Chaque jour laisse l’impression que s’est arrivé hier ».
Björn ne gardera pas Agnès, elle quittera la maison de son enfance son frère Kjartan est poussé dans les bras de la religion, et la plus proche paroisse.


Est-ce le sacrifice d’Inga sa mère qui la sauvera, par son désir de voir Agnès se réaliser ? Ou est-ce le deuil ineffaçable qui doit s’achever dans sa propre mort, avec en filigrane cette certitude d’enfant, de retrouver un jour sa mère, car pour une orpheline ne pas y croire serait insoutenable ?
Ce roman, est devenu par les mots de Hannah Kent, une réflexion puissante sur la condition féminine, on ricoche sans cesse sur l’héritage de Simone de Beauvoir, la soumission des femmes, la lecture de la religion confisquée par les hommes, l’exercice de l’autorité captée par les hommes.


Natan ne s’y trompe pas, ébloui par son intelligence et sa beauté, « tu ne ressembles pas aux habitants de cette vallée », ici, « les gens ignorent qui nous entoure, n’y comprennent rien. Ils ignorent s’ils sont morts ou vivants, cette manière de se résigner, d’accepter les choses comme elles sont », ajoute Natan page 265.


Natan est ambiguë, déjà entouré de femmes, et de la mère de son enfant, « il la veut comme un prédateur, pas comme un sage, ou comme son égal, le jour viendra où le même homme lui rappellera, « n’oublie pas d’où tu viens », « tu es une servante rien de plus », « une femme qui pense on ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité ». p165


Le roman est écrit comme un dialogue tissé entre deux femmes qui s’écoutent et se répondent, Hannah et Agnès, puis Hannah finira par s’effacer pour laisser Margrét devenir son double, et poursuivre le dialogue, autour de « qui je suis vraiment » ? Car personne avant Margrét ne l’avait écoutée avec le cœur.
Essai de réhabilitation d’Agnès, réhabiliter la femme au sens de celle qui s’instruit, de celle qui apprend les gestes de la sage femme, de celle qui maîtrise la laine, la tond, la carde, la tisse, de celle qui écrit. Elle est condamnée car elle est pleinement une femme, différente des autres femmes, résignées ou servantes.


« De la vie elle n’a vu que les arbres. Moi, j’ai vu leurs racines tordues enlacer les pierres et les cercueils ». Avec elle on a percé les pierres, avec Margrèt on les a aimées, comme ses filles on a pu les écouter.
L’écriture sobre, ciselée, s’ incruste d’images poétiques ou noires, émaillant un texte percutant.
Magnifique.

©Alain Fleitour

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