Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016

Chronique de Nadine Doyen 

A19669Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016, 
(142 pages,15€)


 

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Fabienne Jacob

Fabienne Jacob met en scène trois femmes, une mère et ses deux filles dont une adoptive. 

Le roman s’ouvre sur une séance de photos d’enfants sous l’objectif d’Eva. 

Eva, comme la pierre angulaire du trio, dont le métier de photographe s’avère assez lucratif pour supporter à la fois la charge d’une maison de retraite, et l’ouverture du cabinet de sa soeur Liv. 

Un appel urgent de  cette soeur la fait sauter dans une voiture de location. 

Suspense pour le lecteur. Quel motif peut déclencher une telle réaction ? 

Nous voici embarqués sur l’autoroute Metz- Luxembourg, fonçant vers la maison de son enfance, maintenant vide. Eva se laisse griser par la vitesse. 

Le temps de ce trajet, dans le huis clos de sa berline allemande, elle convoque une foule de souvenirs. Par flashback,elle retrace la généalogie de cette soeur adoptée. 

L’auteure remonte à la source des trésors enfouis d’une jeunesse près d’une ferme. 

Encore plus délicieux les souvenirs des séances de pâtisserie. Le rituel de l’alliance retirée, de la chanson avec un soldat. On imagine le plaisir d’Eva et Liv, enfants, à casser les oeufs. Magnifique description de la séparation des blancs des jaunes. 

Dans le flot de pensées, s’inscrit l’évocation de leurs études, puis de leurs activités professionnelles. 

En alternance, on assiste aux séances de photos avec Eva et celle très particulière de Liv dont la thérapie consiste à prêter l’oreille aux clients et se résume à une « unique phrase » salvatrice, ce qui confirme les dons de magnétiseuse de Liv, hérités de ses aïeules. Va -t-elle répéter le cycle de sa mère et de sa grand-mère Biwi au corps de « menhir »? 

Fabienne Jacob explore son thème de prédilection, obsessionnel : le corps. Ici Liv se souvient d’une scène surréaliste en classe qui l’avait beaucoup marquée : « Le corps de Marie-Aimée était devenu un corps de Christ », dont « les petites taches rouges continuaient à consteller le sol ». 

Il se trouve que Liv et Eva n’ont pas le même rapport au corps. L’une, Liv,  très tactile. Un besoin  exacerbé par le manque au point de toucher « le lapin » d’une femme en manteau de fourrure ! Ou de « caresser la joue de la Vierge ». 

L’autre, Eva, fuit les hommes, la promiscuité physique après un échec amoureux. 

A travers elles, l’auteure aborde la maternité et le rôle de la femme. 

Si Eva déplore ce statut de l’enfant roi, « valeur refuge par excellence », Liv se prépare à en mettre un au monde. Quel prénom choisira-t-elle ? Comme le souligne David Foenkinos (1) : « Certains prénoms sont comme la bande-annonce du destin de ceux qui les portent ». C’est aussi ce que pense Eva quand elle a pour modèle un prénom de «  femme vénale ».Quand on s’appelle Lolita ou Marilyn, ajoute David Foenkinos, « on doit avoir la sensualité dans les veines ». Eva en croise de ces ados qui ont le don de se couler dans un autre à sa demande et l’émerveillent. 

Mais où sont les hommes ? Eva en a fait les frais, semble-t-il. Peut-on  subodorer « anguille sous roche » entre Liv et le jardinier, à la présence très discrète. Ne lui apporte-t-il pas de la joie quand il vient de tondre avec « l’haleine verte de l’herbe ». 

Quant à la mère Irène, elle est veuve. 

On retrouve les deux soeurs à la maison Sérénité où réside leur mère, atteinte d’une maladie non nommée, que l’on devine être Alzheimer. 

Les deux soeurs manifestent de l’empathie pour ces personnes déficientes aux comportements imprévisibles. Elles s’efforcent de leur prêter une oreille attentive, notent la déliquescence des corps. Elles drapent leur mère de tendresse. 

L’originalité du récit réside dans la mise en relief de mots en les orthographiant avec une majuscule : « Cynique,Ballet, Puits,Nullipare, … ». Ces mots qui ponctuent le récit sont comme des tremplins pour rebondir sur l’idée véhiculée. L’écrivaine affectionne les étymologies des mots et parfois ose des rapprochements avec la vie de ses personnages. C’est ainsi que les 2 soeurs ont débusqué dans une recette les mots lénifiants pour Irène : « Farine, Tamisée, Bain-marie, Doucement ». 

« Pour Tenir ». 

L’intérêt de ce roman réside, comme le fait remarquer Patrick Kéchichian, « dans ce que le visible et l’explicite de la vie suggèrent, mais ne placent pas en lumière ». 

Fabienne Jacob explore à la fois la relation sororale et filiale, développe une réflexion sur le temps, pointant notre incapacité à savoir profiter du  moment présent. 

L’épilogue du roman est énigmatique, laissant le lecteur deviner quelle fut l’annonce faite à Irène. Mais « il n’est pas sûr que tout le monde ait compris la même chose », note la narratrice. En effet la réaction d’Irène est pour le moins inattendue, « à côté ». Si elle fait sourire, elle laisse un quelque chose de doux amer, face au constat que la mère est dans son paysage intérieur, et que la communication s’avère difficile, voire impossible. Irène est dans sa bulle intérieure, a comme quitté le monde actuel, s’abîmant dans la contemplation d’un tilleul qui la renvoie à son village natal. 

L’écrivaine aborde un sujet tabou, celui de la vieillesse. Elle nous immerge dans l’univers implacable de ces établissements qui accueillent des personnes ayant perdu la mémoire, leur autonomie et donne un aperçu de leur quotidien. Elle montre combien le travail du personnel, souvent insuffisant en effectif, demande un dévouement exceptionnel, patience et bienveillance ainsi qu’ un solide moral. 

Fabienne Jacob signe un roman délicat, touchant, empreint de nostalgie, servi par une écriture ciselée. 

©Nadine Doyen


 (1) Extrait de La tête de l’emploi de David Foenkinos 

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