Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)

Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

9782812614378
Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)


Ce roman qui nous ouvre les portes d’une maison familiale sise dans la luxuriance des plantes méditerranéennes, « l’exubérance des agaves », rappelle la collection Nil édition qui mettait en exergue une maison et un auteur. Dès les premières pages s’échappent les odeurs d’eucalyptus, « le parfum appétissant » d’un curry.
Voyons quels liens privilégiés la famille Lefresne a tissé avec cette maison de Sanary. Surtout pour Danielle qui y passe ses étés depuis 45 ans, accompagnée ensuite par son fils, puis son petit-fils. N’en est-elle pas l’âme qui ranime « cette dépouille »  ?
Ce qui est nouveau cette année, c’est que Danielle, cette grand-mère de 74 ans, qui fut neurologue, a embauché Prisca, comme employée de maison. Fatigue ? Crainte de lassitude ? Ou d’autres motivations secrètes ?
Pascal Morin nous fait suivre la cohabitation du trio, en plein désert affectif, avec cette jeune fille, si singulière, si incroyable, « formidable » même. Danielle, veuve, revit sa jeunesse et son amour avec Wlad. Son fils, Pierre-Marie, psychiatre de cinquante ans, quitté par sa femme depuis onze ans, renoue avec son enfance dans la chambre jaune.
Arthur, le petit-fils geek,brillant, de dix-neuf ans, sans « expérience avec les femmes », connaît-il même son orientation, s’interroge Danielle. N’ en est-il pas encore à se chercher ?
L’auteur distille des indices montrant la fascination que la jeune femme exerce sur chacun d’eux, devenant « l’incarnation de leur fantasme ».
Tous trois de formations scientifiques semblent frileux dans la manifestation de leurs sentiments. Prisca fait fonction de catalyseur et déclenche des bouleversements.
Ils guettent ses gestes, analysent son comportement, la sondent. Les regards se croisent. Elle « apporte du sel à leurs vacances trop fades ».
Cette tierce personne est jugée étrange par le fils,Pierre-Marie. N’aurait-elle pas une attitude autiste ? Pourtant ses connaissances des météorites, des « figures de Widmanstätten », ses compétences en jardinage les subjuguent.
Danielle prend l’initiative de sorties en mer, jusqu’à l’île des Embiez. avec Prisca.
N’est-elle pas affriolante dans son bikini rouge ? Que préfigure le trouble qui s’empare d’Arthur ? « Un vrai tsunami chimique » qui déclenche son désir de la séduire, lui le « névrosé » .
C’est alors qu’il sort de sa bulle informatique, aimanté par Prisca. Comme mû par une soudaine pulsion, il s’enhardit, l’invite à une promenade qui bouleversera ses sens à jamais et lui fait vivre les premiers émois amoureux. Comme un parcours initiatique. Transformation remarquée par le père : « une espèce de grâce virile ».
Les rêves de Pierre-Marie ne trahissent-ils pas également son attirance pour Prisca, cette femme magnétique ? Vont-ils devenir rivaux ?
L’auteur décrit scientifiquement les composants du sentiment amoureux qui trouble les protagonistes : « ocytonine, oestrogène, sérotonine, phéronomes ».
Un matin, ils vont soudain devoir réorganiser leur vie dans cette maison et adoucir la morsure de l’absence. Comment ? Pascal Morin nous fait suivre les trois protagonistes qui retrouvent chacun un projet de vie. Le fils soigne son apparence et s’offre un nouveau look qui lui restitue « son intégrité ».
Pascal Morin troque son stylo pour le pinceau quand il brosse les paysages qui émerveillent et envoûtent : les calanques de Cassis, les falaises blanches, « les fonds, turquoise et verts », les plages de Portissol, Six-Fours. On ressent la chaleur.
Le fils s’imagine « dans un tableau de Cézanne » tandis que le portrait de Prisca étendant le linge,« la panière sur la hanche » évoque pour la mère un tableau ancien.
En filigrane, l’auteur dresse une fresque de la France : gares livrées aux automates.
Le contexte actuel transpire:les angoisses post attentats après les événements traumatiques. Arthur a conscience de ce danger : « que son existence pouvait à tout moment prendre fin ». D’où son désir de « ne pas passer à côté de la vie ».
Sur la fin du récit, l’auteur nous offre un moment de grâce, à la belle étoile qui rappelle une scène de L’amour sans le faire de Serge Joncour, où les trois personnages s’émerveillaient à « regarder les étoiles filer dans le noir. », faisant des vœux et pensant que « jamais une vie ne pourrait contenir tant de cadeaux du destin. »
Ici ce sont les trois générations, qui se rejoignent tour à tour. Les voilà en totale osmose, allongés dans le jardin, happés par « le spectacle de l’immensité ». Ils partagent cette « suavité des soirs d’été », en une communion unique avec Wladimir qui leur avait donné « le goût du ciel pur et si riche », appris à reconnaître la Voix lactée, s’étonnant de renouer avec cet émerveillement de guetter les étoiles filantes, « les fameuses perséides ».
Avec le même brio, l’écrivain parle des corps avec sensualité, talent déjà remarqué dans sa Biographie de Munch. (1) Il s’intéresse aux plongeurs, « animaux gracieux et puissants », « en pleine maîtrise de leurs corps ». A la grâce de Prisca nageant.
« Fascination presque érotique » de Pierre-Antoine dans une galerie, devant le corps d’une femme en terre, modèle décliné en plusieurs versions « sur des piédestaux blancs ». Un corps dans l’abandon, « celui d’une femme qui connaissait son plaisir et son désir ». En les contemplant, nul doute qu ‘il pense à Prisca tout en succombant « au charme de la galeriste » à qui il achète une œuvre.
Le corps est aussi récurrent dans les rêves de Pierre-Marie, traduisant une frustration, une difficulté. La main induit les relations. Sert-elle à caresser ou à frapper ? Est-elle soignée ou mutilée ? A chaque image son message.
Quand on referme ce roman intergénérationnel, on quitte Danielle, sereine, heureuse.
Leurs échanges à table abordent des sujets plus sérieux, scientifiques, « phénomène dynastique » dirait Amélie Nothomb. « Parler change en profondeur », constate Arthur, qui « reprend le flambeau ».
Le lecteur comprendra alors le sens de sa phrase finale: «  J’ai réussi mon coup ». Les voici sortis de leurs routines, tous remis en orbite, avec des projets intéressants, motivants, ambitieux. Chacun a repris les rênes de sa vie, réconcilié avec son corps, « une poignée d’atomes » « quelques kilos de chair, quelques connexions électriques et quelques échanges chimiques ».
Pascal Morin livre un roman « minéral », au dénouement libérateur pour cette famille que le lecteur a vu peu à peu se métamorphoser.
Un récit constellé d’interrogations, plein de sensualité, de lumière, d’ optimisme.


(1) Dans une interview, lors de la sortie de sa « Biographie de Pavel Munch », Pascal Morin confiait « être fasciné par les phénomènes biologiques qui fabriquent notre corps », « ayant conscience de sa propre matérialité ». Quant à l’art, « ce qui le touche par dessus tout ; c’est quand il a partie liée avec le corps ».

©Nadine Doyen