• Maria Maïlat, Constantin Brancusi, vu par Eva Largo. Traduit en espagnol par Natalie La Valle. (Paris, Les Editions Transignum, 2013).75 p. ISBN 978-2-915862-18-8.

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•    Maria Maïlat, Constantin Brancusi, vu par Eva Largo. Traduit en espagnol par Natalie La Valle. (Paris, Les Editions Transignum, 2013).75 p. ISBN 978-2-915862-18-8.
Tout biographe effectue une fouille parmi des témoins — mots, lettres, œuvres artistiques, démarches officielles, lettres, journaux, autobiographies, habitation, femmes aimées, amis, famille, animaux domestiques, et objets de tous les jours. Le but est de présenter le sujet dans un fondu pseudo-véridique en gommant les ficelles de la narration. Au lecteur de démêler les choses. Maria, elle, coupe court à ces falbalas. Tous les témoins et intermédiaires, y compris elle-même, son illustratrice Eva Largo, sa traductrice Natalie La Valle, et le lecteur, se retrouvent au même niveau, guidés par le même but : d’évoquer et de comprendre la démarche artistique de Constantin Brancusi (1876 – 1957), déclaré non-artiste par les Etats-Unis, la France, et la Roumanie, grand voyageur soumis à l’inquisition des douaniers et divers fonctionnaires. Ce prisonnier de la passion créatrice fut un homme de l’errance auquel aucun repère identitaire conventionnel ne s’applique. De sa vie, Maria ne retient que l’essentiel par lequel elle guide le lecteur vers sa création en rappelant que le sublime en art touche à la folie.
La magnifique prose poétique de Maria interpelle directement les témoins de la vie de Constantin Brancusi, et son livre est bâti comme une œuvre plurielle que l’on pourrait mettre en scène. Au texte français de Maria se joignent les tableaux créés par Eva Largo d’après des photographies de Man Ray et les œuvres de Brancusi et l’excellente traduction de Natalie La Valle. Une telle multiplication d’intervenants établit un subtil jeu de miroir et souligne les innombrables facettes de la recherche d’absolu à laquelle Constantin Brancusi dédia toute sa vie, interrogeant la “forme fermée” de la pierre, scrutant son langage, et souffrant dans sa chair autant que la pierre qu’il mettait à mal.
Devant l’atelier, je fis installer une meule de meunier. C’était mon autel. Je n’allais plus à l’église. J’étais le pénitent qui voulait croire que la rédemption des hommes dépendait de son travail.
Les pluies faisaient tomber une goutte sur une minuscule surface de la meule. Les trombes d’avril comme le crachin d’octobre creusaient méticuleusement ce même lieu géométrique de la taille d’un œil. Je rêvais d’installer mes sculptures dehors pour que la force des eaux, du vent et de la lumière puisse parachever le travail d’un esclave. (P. 55)
Montrer l’infini dans la pierre. Dépouiller la sculpture de la main humaine, montrer non le concret, mais le vol de l’oiseau, l’œuvre millénaire de l’érosion par l’eau. Maria nous met en face de l’éternité. Elle nous montre l’ascèse d’un artiste qui confessa “l’épuisement de mon corps réduit aux mains qui frappent et qui frottent.” (P. 61) et qui toute sa vie travailla à s’effacer devant son art.

©Chronique d’Alice-Catherine Carls