Extrait 3 n° 58 Printemps 2010

Jalel El GHARBI

Pour une syntaxe du désir

chez Bernard Noël

«Tout commence / par une fin / mince / limite / ô si fine si ténue si légère si étroite si / menue si cachée si interne si dérobée si / scellée »[1] écrit Bernard Noël. Par où entrer dans cette poésie qui situe la fin au seuil sinon par son goût immodéré pour l’inversion ? Poésie de l’envers, du revers : « j’écris mon nom sur mon corps / ma peau voudrait se retourner »[2] — souvent comme un gant —. Mais c’est d’abord une poésie qui profère la blessure et la décline en maintes expressions : crevasse, trou, déchirure, fente…  ; une poésie qui/que dit le corps éprouvé, comme chez Artaud, mais surtout une poésie qui établit un parallélisme entre le paradigme de la blessure et celui, autrement plus jouissif, du plaisir. Plaisir et déplaisir répondent aux mêmes noms. Que la poésie de Bernard Noël apparie la chose et son contraire, cela fait de l’oxymore une de ses figures macrostructurelles, une de ses sources.² La poésie naît de l’empalement, de cette figure de la démesure, de la perversion, de la cruauté du plaisir et du plaisir de la cruauté. La torture : préfixe à toute écriture. Torture ? –cheminement, incursion dans les limites de l’indicible et à la suite de Bataille, néologie pour dire aventure intérieure : « Je ne veux plus parler d’expérience intérieure (ou mystique) mais de pal » (Treize cases du Je). Torture. Il n’est pas jusqu’au désir qui ne soit supplice. Désirer signifie accepter des stigmates car le propre de cette pulsion est d’être quête de sa ruine. Le désir est une vocation au suicide : l’abîme est cela même qu’il cherche — nonobstant le renouvellement tout danaïdien à quoi il est voué.[…]


[1] « Hymen hymen hymen » La Rumeur de l’air in La Chute des temps NRF Poésie/Gallimard, p. 204. 1983.

[2] « Le Bat de la bouche »,  La Rumeur de l’air in La Chute des temps, op. cit. p. 194.